Carnet de bord de Victor

Une envie m’a pris, au début du confinement décrété pour le Covid19, d’écrire le quotidien d’un voyage qui a changé de forme. Au final, c’est un mélange d’analyses, d’observations, de sentiments que je note, transmet, ouvre à la question pour partager et tenter de tâtonner ensemble sur un futur qu’ouvre cette transformation de société !

Commencer par le premier jour ?

Dimanche 10 Mai

Dernier jour de confinement. À vrai dire, ça ne me fait rien, ne me provoque pas grand chose, il faut dire que le confinement à Saillans était pas trop rude, et que je suis déjà parti depuis hier.

Comme pour un joli signe, je vise Semons, chez Maxime. Un drôle de sentiment de voir mon ami dans cette maison où il a passé le confinement, c’était tellement éloigné de notre quotidien, je comprends qu’il souhaite repartir en vélo bientôt !

J’écris en fait ce Dimanche 10 depuis le Mercredi 13. Je remonte voir ma famille, parti en vélo et en train vers la Bretagne. Les inquiétudes des gens sont très portées sur le contrôle policier, à croire que la peur du flic à bien marché, après les gilets jaunes le covid, mais que fait la police ? En fait, je les ai croisé 5 fois depuis le début de mon chemin, et aucun ne s’est arrêté.

Rouler seul me fait un bien fou. J’avais besoin de me retrouver, à mon rythme, retrouver le plaisir des routes, des paysages, des discussions avec soi-même, de poser un bivouac et regarder la météo. Il s’est définitivement passé quelque chose de fort pendant ces 7 semaines. J’ai lâché prise sur certaines choses, accepté grâce à l’amour de mon grand ami Josselin, de me dévoiler sur ce que je suis. Du coup j’ai pas mal pleuré, mais je reste convaincu que les larmes font pousser nos arbres. De beaux arbres poussent quand de belles rivières se séparent un temps, peut-être se retrouveront-elles ?

J’ai découvert de nouveaux rêves, et je me suis mis à y croire. Je rêve d’un monde de Vie, conscient de son lien au vivant. Je ne crois plus aujourd’hui qu’il faille changer LE monde, mais plutôt à changer DE monde. Je crois que les êtres humains peuvent vivre ensemble, que la vie vaut le coup de tenter un truc. Ce virus aura montré nos capacités à s’auto gérer et à être solidaire, la malfaisance des médias et de l’État, la faiblesse du sacro marché. J’ose espérer qu’une brèche s’est ouverte pour un temps, mais je vois déjà ce capitalisme visqueux boucher les failles et tirer profit.

J’ai enraciné certaines convictions, dont la plus profonde et que j’espère garder, est celle de ne pouvoir être convaincu de rien. Le doute est permanent, et personne ne détient ou détiendra LA vérité. Je suis en quelque sorte serein à vivre la tempête, tant la mort est inévitable, il me semble important d’en sublimer la vie. L’expérience de convivialité que j’ai vécue à Saillans pendant cette période a embelli ma vision des futurs. Cédric a été vraiment au top et nous continuerons cet été à lui filer un coup de main, profitant du lieu mais surtout de ses habitants auprès de qui il est très riche de pousser.

L’expérience d’écrire chaque jour a été très forte pour moi. D’abord je n’écrivais que pour moi, ensuite je me suis décidé à publier dans les premières semaines. Mon rapport à ce carnet à quelque peu évolué, puisqu’il était bien lu avec plus de 300 vues en tout pendant cette période, et du passage presque chaque jour. J’ai tenté de garder la spontanéité du début, même si ces lignes ici, sont bien écrites pour toi, lecteur et lectrice, pour te remercier de l’attention que tu portes à ces lignes. Un équilibre à trouver donc, une expérience qui confondait pour moi analyse, transmission, et but de trace pour se souvenir. J’espère qu’il vous a été agréable et intéressant, et que vous avez été indulgent.e sur les fotes eventuaile. Je suis toujours très curieux des retours que vous auriez! 🙂

Ce virus, il aura été intéressant à suivre au début, puis j’ai complétement laissé de côté l’info après le discours de Macron. Pourquoi écouter des mensonges et des informations qui perpétuellement se contredisent ? Je crois que ça a affermi chez moi le fait d’agir avec une pensée profonde plutôt qu’en réaction. Me demander plutôt ce que je souhaite et le faire que de m’opposer en idée. C’était déjà un peu le cas avec Terre-Mer-Air, je le souhaiterai d’autant plus désormais. Bien sûr je porte toujours une critique très vive, mais j’espère tirer force du faire en même temps, de la mise en pratique des idées. Il est important je crois aux «  » intellectuel.les «  » (avec de gros guillemets) que nous sommes d’agir à la terre ET de porter nos discours, sans quoi nous serions condamnés à rester « hors-sol », intellectualisant sans cesse une problématique à laquelle nous ne serions pas reliée, le vivant.

Pour ma part, le confinement c’était trop cool, très intense et fondateur, puisque temps d’arrêt forcé au voyage, mais du coup aussi une prise de racines. J’ai l’impression que le monde que l’on a connu va doucement reprendre. Que l’on va exacerber des comportements de foule qui vont nous faire vomir. Je ne veux pas aller me battre contre les bouffeurs de MacDo et les voyagistes à kérosène. Qu’il le fasse en paix. Contre le système peut-être.

Je souhaiterais porter sur le monde un regard sans haine

Ashitaka, Princesse Monoké.

J’ai accepté l’idée que nous sommes de passage, que notre génération ne verra peut-être jamais la fin de ce monde ni même le début d’un monde enviable, mais nous pouvons prendre le relais de ceux qui ont entamé ça, et créer ou continuer à bâtir ces nouveaux mondes, imaginaires, façons de vivre.

J’ai aussi la sensation (même si je ne me suis pas beaucoup renseigné), que les forces politiques actuelles sont encore très dispersées et qu’un contre pouvoir audible n’a pas su prendre sa place pendant cette période. Peut-être que je me trompe. Ce n’est pas nécessairement, comme je le pensais très récemment, un échec de notre part. Je crois qu’il est temps qu’on engage dans les faits, la reprise de nos moyens de production pour répondre à ce que nous croyons être nos vrais besoins. Et qu’aucune forme de centralisation ne pourra répondre à notre désir autogestionnaire, autonome et local. Imaginer une pensée centrale devient donc caduc et inutile, mais toutes les connexions et causes semblent bienvenues pour construire le futur selon nos désirs. Pour moi, notre révolution existera dans un retour à la terre, à l’humus et à l’humilité. Nous n’aurons pas de pouvoir tant que nous dépendrons d’eux pour vivre !

Le confinement est donc pour cette première période, peut-être y en aura-t-il encore de nouvelle, terminée !
J’arrêterai normalement la publication quotidienne sur cette page, mais tous les commentaires sont ouverts. J’ai bien hâte de boire des bières entre copains et copines pour discuter !

Samedi 9 Mai

Aujourd’hui, départ de Saillans ! Les sacoches sont prêtes, dernier café, le soleil est avec nous. Elisabeth est contente de nos rencontres, on se sent vraiment bien ici, à notre place et les bienvenus. Cédric, Jean-Marc, Grégo, Élisabeth nous souhaite un bon voyage, c’est vraiment cool comme atmosphère.

Je quitte la ferme en me disant que le jardin sera bien différent dans 3 semaines ! J’aimerais être de retour pour le début Juin, dans le rush de la saison de maraîchage, et puis pour vivre un peu Saillans vivant (sans confinement du moins…) ! Si nous ne sommes pas de nouveau confinés, bien sûr.

On verra dans 3 semaines !

On est vigilant sur les premiers bruits du vélo quasi neuf (lol) de Marion. (il est de 90 le vélo). C’est voir ce qui sera à changer bientôt, les principaux trucs ont été revus, mais il y a toujours des surprises… Une patte de dérailleur un peu tordue, une petite révision des axes de roues, un changement de potence sont à priori à faire en premier.

On ne croise la police qu’au marché de Crest. « Vous avez votre attestation ? – J’ai pas mon téléphone avec moi. – Bon, passez » Voilà. Pour le moment c’est bien. Les gens semblent un peu interpelés de voir un vélo chargé sur la route, et d’autres un peu curieux me demande d’où je viens, et où je vais, avec cette façon de me souhaiter bonne chance et de ne pas croiser « oh vous savez, y’en a des pas fûtes fûtes dans la police… »

Je suis passé devant l’endroit où exactement 1 an avant, j’inaugurais mon vélo avec un tour du Vercors!

Bien arrivés après une route bien sympathique et un bon vent de dos, la reprise se fait doucement !

Vendredi 8 Mai

On part tout les 3 chez Alain, le réveil est un peu difficile, les bières et la goutte étaient bien bonnes.
On replante sous bâche, pas très drôle. Puis on attache les tomates avec du plastique.
Passage au court bouillon pour rencontrer Nicolas, le chocolatier, chez qui on est aussi invité à passer voir comment il travaille.

C’est assez difficile cette fin de confinement. On part demain. La nuit coupée de murmure prépare les sentiers de nos pas respectifs. C’est le moment des constats sans mots mais pas sans émotions.

Hortense passe pour un atelier d’écriture. Voici les 4 mots que nous avons choisis, avec 20 min d’écriture : Humus, Détachement, Brise, Transmission.
Voici mon texte :

Le brise glace. Du haut de sa poupe, il fend, détache, morceau par morceau, les blocs sous-marins de ma conscience.
Il trace, sans jamais s’arrêter, – le détache temps – , ou bien serait-ce les blocs de mémoire qui viennent à flot marteler ce crâne ?
Mais où est la Terre, où est cette terre parmi ce vide rempli, ce froid craquement de l’argile brûlée du soleil ?
Dans cette terre, il y a ce qu’il cherche. L’humus, se baisser si bas pour chaque jour comprendre, pour chaque jour lui rappeler, si besoin, que la terre mère ne meurt jamais, que l’amer.tume des nique sa mère – thune est bien pauvre ici, où la terre le nourrit.
La brise sèche ses larmes, pourtant, quoi, comment, où trouver ce foutu détachement ?
La sagesse ne se transmet. Écrire les mots parcequ’ils sonnent. Ils sonnent, rentrent, puis ressortent, mais où étaient-ils cachés ?
La Terre nous l’apprend bien. Et celui qui transmet la Terre transmet son humus et son travail. Travail. Travailler la Terre.
Je brise la Terre du haut de mon brise-glace, détaché de ce qui nous relie à elle, cassant les morceaux de mon esprit, non, non, mais si, si. Lâcher prise.
Humilité. Retour au sol. Biner les patates. Se casser la binette. Retrouver le sens. Retrouver les sens. Restaurer l’essence.
Sans plomb 95.
Restaurer ses sens, écouter la brise, sentir la Terre, se sentir entier et relié. Garder le détachement mais aussi les racines. Recevoir la transmission. Transmettre l’humus. Accepter de ne pas savoir. Être homme parmi les hommes.

J’avais très envie de faire un feu avant de partir, de brûler quelque chose, de clore un peu symboliquement cette période. Le silence autour du feu. Le genévrier qui envoie ses effluves d’encens. Le sommeil court près des roches chaudes. Le regard échangé avec Josselin.

Il va falloir penser à conclure ce carnet aussi. Je prendrais un moment au calme quand je serais seul.

Jeudi 7 Mai

Tarot africain sous le tilleul qui nous abrite de sa fraîcheur.

Sami vient le soir. Sami, c’est un pharmacien à Die qui est spécialiste des plantes médicinales. Il a vécu un eu en Amerique du Sud. On discute de notre rapport à la nature, aux plantes, à son deuxième taff qui est de certifier des plantes issues de cueillettes ou de cultivateur pour pouvoir les utiliser comme médicament et en tant que tel. On boit pas mal de bonne bière, l’ambiance soirée à la bougie et à la lune rappelle ces bons moments de vie qui forgent notre bonheur.

La politique sans spirituel me fait peur. Le spirituel sans politique me fait peur aussi.

Je crois qu’il a là une partie du puzzle. Travailler sur soi et se connaître est nécessaire, et on touche à chaque expérience de vivre ensemble la difficulté de rencontrer nos « démons », et vivre avec ceux des autres. Mais on voit la limite du « développement personnel » lorsqu’il ne se politise pas. J’ai souvent l’impression que ça devient un moyen de mieux vivre dans un monde injuste, se changer soi pour ne pas changer les choses. C’est ce qui me dérange dans une approche fi

[\su_spoiler]
Mercredi 6 Mai

Réveil matinal pour biner les patates avant que le soleil ne dépasse Crestat.
Petit dej sous le tilleul dehors.

Repiquage de au moins 2200 poireaux, "ah mais bien sur faut imaginer !".

Coupage de cheveux et taillage de barbe après le 50eme jour de confinement.

Re-binage de patates, on devient bon avec Marion !

Je vais rentrer chez moi en Bretagne en vélo ! Je me tâte à le tenter sans téléphone du tout, juste au soleil et aux indications, et en demandant aux gens, mais je me demande comment ça va être après le confinement, et comme j'ai l'objectif d'arriver chez ma mère, pas forcément envie de prendre assez le temps de s'égarer, juste prendre le plaisir de rouler.

Hortense est venue, on a discuté de Petit Pays de Gaël Faye, puis de la souffrance comme condition humaine, on se demandait si ça n'était pas comme une condition, quelque chose à accepter.

Titre du spoiler
Mardi 5 Mai

On va aider Alain sur son exploitation maraîchère ce matin. Plantage de basilic et poivron, sous couvert d'une bâche.

Si on doit vivre nos dernières années, alors que changerais-je à mon quotidien ? On reparle du climat, parcequ'il fait de plus en plus chaud, qu'il y a de moins de moins de neige toussa toussa, et que c'est pas dis qu'on vive et survive bien longtemps si on reprend vraiment comme avant, alors quoi, si on vit nos dernières années, qu'est-ce qu'on ferait de plus ? Je crois qu'avec les idées qui se construisent en tête en ce moment, et le fait d'accepter d'être là où je suis aujourd'hui, et les choix possibles que j'ai, j'en suis heureux. Je dis pas que c'est suffisant, ou que ça serait pas mieux de pouvoir faire plus dès aujourd'hui. Mais que aujourd'hui, avec ce que je peux faire, ce que je compte faire et où je suis, je suis pas mal heureux. Des rêves et des envies, avec encore les moyens matériels d'y arriver, "j'fais ce que j'peux avec c'que j'ai grand, c'est pas l'carnaval des enfoirés".

Rush des tomates à la ferme. Elles commençaient à prendre chaud dans les pots en serre. Tout le monde y est, ça donne une ambiance marrante ! On part faire des courses au Court Bouillon, je descends comme un fou la descente "Youhouuuu!!! -Les gendarmes au croisement- ouuuhouu…" Ils ont rien dit.
Rencontre avec Alice, qui élève ses 220 poules avec la plus grande attention. On est invité à passer quand on veut pour voir comment elle bosse !

Grégo passe en soirée, on se lance dans de chouettes discussions. Autour du pain, des fours à bois, de vivre libre de peu plutôt que peu vivre de beaucoup. Il cite Spinoza sur ses analyses politiques ultra d'actualité, décidément il va falloir qu'on le lise. On discute de l'inexplicable et la rationalite, des sourciers qui trouvent l'eau sur des cartes. C'est inspirant de voir toutes les étapes par lesquelles Cédric et lui sont passés, d'idées différentes sur comment vivre, de trip et d'expérience, pour en arriver où ils en sont aujourd'hui, avec ce jardin, avec leurs enfants, avec leur vie, et en gardant ce recul sur leurs chemins.

Putain de bonne patate sa mère, les patates nouvelles d'Alain avec des p'tits oignons et des baies de genévrier, c'est de la bombe.

Lundi 4 Mai

Réveil tôt après une nuit sous la lune, on part dans l’idée d’aller fagoter, finalement on désherbera les oignons un peu, puis moment tranquillou à passer des coups de fil aux copains ! Hâte de les voir, et j’imagine de chouettes soirées dans le coin en Juin.
Binage des patates, une technique à attraper pour faire de jolies buttes !

Michael de Black&Cycle a ma pièce ! Une cassette 10 vitesses Shimano. J’ai tellement serré l’ancienne la dernière fois que je prends son invitation à appeler si j’avais un souci… On est assez de deux pour la desserer !
Nettoyage et regraissage d’une pédale bruyante. J’aurais presque tout démonté en deux semaines sur mon vélo, c’est une nouvelle étape, je me sens mieux à plus en connaître sur comment ça marche.

Petite bière avec Cédric. Grosse discussion soupape avec Jo, c’est chouette. C’est toujours très beau ici, tout pousse à une allure incroyable. Je ne prends plus trop de temps pour écrire ces carnets, ça dépend des jours !

Dimanche 3 Mai

Accrochage des tomates dans la serre, au matin, l’après-midi la chaleur est plus possible. On se met à imaginer des utilisations de « la Ressourcerie », un atelier, entre autre « atelier vélo » à Saillans. Max auto-construit chez lui un panneau solaire thermique dont on devait aller rencontrer les initiateurs des plans et tutoriel : SunBerry. C’est un panneau autoconstruit très peu cher couplé à un automate qui fait tourner une petite pompe quand il faut, avec un petit retour d’information.

On se dit qu’il serait trop cool d’essayer un modèle d’ingénierie et de technologie autour d’un atelier avec un salarié de production/vente de technos, et un atelier ouvert pour apprendre ou construire une techno. L’atelier serait ouvert à tous pour y bricoler avec des outils adaptés, ou on pourrait aussi venir emprunter des outils spécifiques, l’atelier et son/ses salariés en garantirait le suivi et l’entretien, point souvent dur dans le copartage d’outils… L’hybridation salarié avec atelier ouvert serait permis par la vente de produit « tout compris », qui permettrait l’entrée de finance.

On peut imaginer des produits et leur réparation/entretien comme le panneau solaire thermique, le vélo, le biogaz, des ordis… On pensait aussi à la décentralisation des données utilisateur en « dur », genre Linky mais sur USB, chacun garde ses données, mais peut venir pour l’aider à les analyser si il souhaite réduire sa consommation par exemple.

Entretien de mon vélo. Serrage du jeu de pédalier qui commençait à se faire. Le garde-boue garde un peu trop la boue et usine mon câble d’éclairage. Il va falloir changer ma cassette, j’appellerai Black&Cycle, le petit atelier de vélo tenu par un gars trop chouette pour savoir s’il a une cassette qui va bien en stock.

On a eu le droit en fin d’aprem à un spectacle d’un rapace qui faisait une démonstration de vol pendant que Marion dessinait. Rase motte sur la cime des arbres puis vol stationnaire sur les crêtes… On est tout petit hein ! Fin de journée sur une partie de Catane à la bougie et au clair de lune, puis nuit à la quasi belle étoile, avec seulement la moustiquaire… 

Samedi 2 Mai

On attache les tomates sur des fils. Il fait trop mouillé pour bosser dans les champs, mais les adventices nous attendent au tournant !

Tarot dans l’aprem avec Jean-Marc, petite bière dehors, ça fait bien plaisir ! Puis l’idée des falafels continue et c’est encore un plat du futur qui sort de la poêle, après les blettes rouges et l’arroche, on se fait bien plaisir !

On se regarde un ancien passage de Bonjour Tristesse, celui sur Benalla. Déjà 2 ans. Et où est cette enflure ? Dans la ribambelle de crasse sa mère que nous inflige Macron, on en aurait presque oublié le petit Alexandre. Dans quel délire de puissance sont ces gars, qu’est ce qui les convainc d’une telle impunité, pour être tellement à l’aise. Parfois je me dis qu’il serait bon qu’ils se sentent un peu moins tranquilles quand ils sortent de chez eux, ça les ramènerai peut-être un peu sur terre.

Vendredi 1 Mai

Malade, au lit toute la journée. Je fais des rêves bien drôles. On appelle la belge avec Cédric en fin de journée pour entamer notre première piste sur le terrain des fruitiers. On laisse un message. Il nous raconte que pour la Saint-Jean, ils ont repris quand ils avaient autour de 14-15 ans la tradition d’allumer des torches en haut des 3 becs. Maintenant, il y a plus de 12 torches qui s’allument en même temps ! Normalement, nous y serons cette année !

On parle aussi de notre présence ici, on voulait clarifier un peu ce qu’on ferait après le confinement. Il nous met hyper à l’aise pour garder un pied-à-terre ici, on verra bien combien de temps, les coups de main qu’on lui file lui rendent bien service, et pour le moment tout est sain. On pose juste d’éventuellement se fixer quelque temps à l’avance des jours pour bosser, histoire que chacun puisse s’organiser un peu. Ça nous laisse du temps pour aller à droite à gauche rencontrer encore d’autres producteurs du coin !

Une bien belle différence avec le paysage de lna

Putain c’est juste dingue la chance qu’on a ! D’être tombé là, et sur ces personnes avec qui c’est juste simple et bon de vivre, même avec cette crise. Cette bonté, cette simplicité, tout cet échange, et se sentir pour une fois presque habiter un lieu, avec ses habitants.

Chance, hasard, concordance ? Est-ce qu’on mesure ce qu’on vit la ? J’ai l’impression de nouer avec ces histoires de vie peripétiennes que j’écoutais enfant ou que j’ai croisé, celles des gens multiples, des voyageurs. Je sens qu’on vit quelque chose qui nous marque, pas seulement avec ce virus, mais parcequ’on est arrêtés là, à cet endroit avec ces personnes, et qu’il se passe quelque chose qui nous lie à ce territoire.

Jeudi 30 Avril

Tout le monde au pesto, puis cueillette des radis.

Souvenirs de ces soirées avec ce soleil de printemps. La planche à Monteynard. Les parties de foot avec les frères. Les apéros avec un pack tiède du V&B avec Colas aux Glayeuilles. Ces tours de vélo après manger à la maison. Tous ces souvenirs de printemps qui s’écoulent dans la lumière du soleil de fin de journée, après la pluie.

Je regarde cette vidéo d’un « philosophe » et d’un médecin sur une chaîne de télévision. Je trouve ce qui s’y dit assez dangereux. C’est un exemple assez limpide sur une technique rhétorique dont je n’ai pas le nom, qui consiste à enfoncer une porte ouverte, gagner une première approbation, puis avancer le propos de fond que l’on veut faire passer, mais qui est beaucoup moins consensuel.

Ici, on sera assez d’accord pour constater que, la moyenne d’âge des morts du covid étant de 81 ans, il semble disproportionné de voir de telles restrictions de libertés pour tout le monde. Le père de famille qu’il est a raison de s’inquiéter pour ses gamins de ce vers quoi se dirige cette crise. On est aussi d’accord pour s’indigner avec lui des morts cachés (boh, cachés par qui aussi?) du covid : les 9 millions de morts de malnutrition, les 600.000 morts « normaux » par an en France… Puis on est d’accord pour dire que « la mort fait partie de la vie » (même si les présentateurs semblent choqués de le découvrir) etc…

Une fois tout cela amené (1ère approbation, la porte ouverte), l’échange avec le médecin place la responsabilité du choix de savoir « qui doit vivre ? » directement à « ceux qui dirigent et ceux qui décident » pour ne pas que ça tombe sur les médecins, mais surtout pas sur les citoyens, ça serait « hypocrite ». Bof, bon déjà là on peut ne pas être d’accord.

Mais pour moi le point d’orgue de ce « débat » (où tout le monde est d’accord d’ailleurs !), le renversement se fait dans les petites lignes de ce qui inquiète cet homme pour ses enfants. Pour lui, il place son inquiétude (sur le plan émotionnel –> Ça me donne envie de pleurer) dans « mes gamins devront continuer à payer la dette« , « l’économie devra être sauvée« , et un magnifique et magique « J’ai voté Macron, je revoterai pour Macron, j’ai la plus grande admiration pour lui ». Attends attends quoi ?

Au moment même où il s’agirait de profiter de l’occasion repenser ce qu’est cette dette, à qui on la doit, qui la fixe et pourquoi pas à ne pas la payer, cette idée paraît, amené comme ici, « aller de soi ». Au moment où Macron et la macronnie brille de son incompétence, il invite à admirer cet homme ? Mais il oublie de dire, que ces 20.000 morts du covid, c’est grandement l’incompétence de ce gouvernement, c’est des lits d’hôpitaux qui ferment depuis 20 ans, c’est après un an de mobilisation des soignant.e.s réprimé.e.s à grand coup de lacrymo, c’est des soignant.e.s considéré.e.s en « héros » typiquement pour les faire passer comme sacrifice forcé où c’est l’incompétence du gouvernement qui en est responsable. Les mesures prises sur le terrain n’ont pas été le fait « de ceux qui dirigent », mais d’une solidarité entre les soignants et des initiatives de chacun, plutôt qu’une stratégie gouvernementale.

« L’économie c’est mal, c’est de l’argent, c’est pour les méchants »

Ce qu’on retient après tout ça, c’est texto « Il faut sauver l’économie ». Mais c’est oublier que les 9 millions de malnutris, ils ne le sont pas pour rien ! C’est l’économie, celle-là même qu’il s’agirait de « sauver » telle quelle, c’est à dire capitaliste et libérale, qui augmente les inégalités, exploite des êtres humains pour maximiser les profits, saccage le monde !

Alors ce « débat » soulève d’importantes questions, sur notre rapport à la mort, sur la question de la santé vis à vis de nos sociétés, mais il enfonce de telles assertions qu’il en est pour moi dangereux, et ne creuse pas les questions pourtant avancées pour faire consensus.

Le message n’est pas « on ne met pas plus de moyen pour la malnutrition que pour le covid, pourquoi? » ou bien une remise en question de la gestion de cette crise, non, ce qu’on retient, c’est qu’il a peur pour ses gamins parcequ’il va falloir mouiller la chemise pour sauver ce système, que la santé bon c’est bien joli, mais il vaut quand même mieux mettre de l’argent public pour sauver l’avion et la voiture ! Et en plus de ça, que Macron est admirable. Wow. Décidément, il est temps d’éteindre la télé avant que la télé commande !

Hortense est venue à l’improviste, trop chouette ! Deuil, mort et vie, toujours des discussions bien profondes, ça donne aussi un peu d’air frais dans nos réflexions !

Mercredi 29 Avril

Faire le deuil de ceux que nos chemins séparent, au moins dans les idées. Et qu’est-ce que c’est dur quand c’est nos proches, nos parents, nos amis. Alors, où est le tuteur d’avant ?

Petite balade à vélo avec Marion, vers Chastel Arnaud, les voies d’escalade ont l’air magnifiques, l’endroit est juste beau. On rencontre un châtaigner de 500 ans, d’une circonférence de 9,30m, surplombé des 3 becs, une ambiance de Brocéliande autour de cet arbre.

Je profite d’avoir l’atelier de vélo pour refaire une petite beauté au mien, après ses premiers 5000kms! Changement de chaîne, nettoyage, dévoilage… J’ai cramé ma cassette en retardant mon changement de chaîne et en n’étant pas des plus rigoureux sur l’entretien pendant les gras mois d’hiver…  Un apprentissage de nouveau ! C’est aussi l’occasion de rencontrer le gars super cool qui tient un atelier de vélo à Saillans, de très bon conseil et bien sympa !
L’ambiance est de plus en plus bonne, et on commence à réfléchir à la sortie du confinement.

Mardi 28 Avril

Première partie de Catane, il pleut vraiment des cordes. On récolte de nouveau de la roquette, le pesto sera quantitatif et qualitatif, y’a de la roquette en masse. Préparation de la planche pour recevoir les aubergines et les poivrons !

On discute avec Jo sur la cohésion de notre groupe de copains, avec la discussion fondatrice du chalet y’a deux ans. Et maintenant ? Où en sommes nous chacun ? Comment est ce que le voyage nous à fait évoluer ? Il semble tellement important de garder contact tous ensemble, car, à vue d’œil, nos chemins différents, nos pensées et nos envies pour le futur aussi. Mais à cet instant, un jour là haut dans la montagne, la cohésion à fait fusion, nous étions nous, un groupe. Et nous avons rêvé, ensemble, de cette vie future, à des possibles. Pourrions-nous le rêver ensemble de nouveau ?

Lundi 27 Avril

Plantation des tomates dans la serre, avec des espèces nouvelles pour Cédric, à voir comment elles s’adaptent !

On part filer un coup de main à Alain pour l’après-midi. C’est un maraîcher installé depuis 5 ans, après pas mal d’autres boulots avant. Il commence avec 10.000€, et ne veut pas bosser pour la banque, donc pas de prêt, du coup il s’équipe petit à petit, sur un terrain loué. Le propriétaire avait déjà installé une pompe pour l’eau, et il y avait déjà quelques vignes et pêches de vignes, entre lesquelles Alain maraîche. C’est une sorte de micro agro-foresterie. Avec 3 serres tunnel, des planches extérieures, il vise à peu près 30.000€ de CA en fonctionnement stable, aujourd’hui il est plutôt autour de la moitié.

Son approche de la terre et sa bonification est intéressante, il cherche à amender son sol toujours avec le respect de sa vie, sans trop bousculer son fonctionnement, sans retourner les couches par exemple, pour maintenir une terre vivante, qui bonifie avec le temps. On plante des tomates pour la deuxième fois de la journée, cette fois sous couvert d’une bâche sous laquelle on a disposé de la paille. On rencontre aussi la productrice de spiruline qui travaille sur le lieu.

Coup de fil avec François et Chloé, avec qui on discute de nos façons de voir comment monter un lieu, et ce qui nous semble important de poser avant et de partager… Ça motive et ça donne envie d’imaginer des choses chouettes à faire !

La journée se termine sur Princesse Mononoké, merveilleux film, qui résonne aujourd’hui très puissamment. J’écris mon carnet le lendemain et plus le soir, j’y prends peut-être moins d’importance et j’ai le doux sentiment de pas mal me répéter. C’est un peu l’état d’esprit en ce moment, une sorte de volonté de s’extraire de ces réflexions, plonger quelque temps, la détente absolue, le vide. Ne plus avoir besoin de manger ni penser. Comme si parfois, je voulais quitter le réel et ses contraintes matérielles, pour aller vers le rien, le calme absolu, la lévitation un peu, pour imager le repos du temps qui court que je souhaiterai .

Dimanche 26 Avril

Grasse mat, il fait pô bô ! À midi, on échange sur ce qu’on a compris du « salaire à vie », de Bernard Friot, et on écoute une de ses conférences l’après-midi, parce que tout n’est pas clair pour nous !

Sa critique et son analyse de la politique autour du travail et de la propriété est inspirante, et assez clarifiante dans les idées qui nous traversent en ce moment. En gros si j’ai bien compris, la redéfinition de « qui travaille ? » au sens de « ce qu’est travailler » (≠ être utile) est essentiel dans la définition de la valeur. Celui qui décide de qui travaille gagne la lutte des classes.

Le point de vue capitaliste, c’est que c’est ceux qui utilisent le capital qui travaillent, conséquence : les fonctionnaires, les chômeurs, les parents, les retraités, ne sont donc pas dans * »ceux qui travaillent »*, même si ils sont utiles, font du bénévolat, élèvent leurs enfants, bricolent ou construisent, ils ne sont pas classés dans cette catégorie. (D’un point de vue capitaliste, si un parent emmène son enfant à l’école = pas de travail, si une nourrice emmène le même enfant à la même école = travail) En découle une déresponsabilisation économique de ces catégories, ce qui permet ensuite l’application concrète du capitalisme : classer les dépenses publiques comme des « charges », dans le sens où elles ne créent pas de la valeur sur le capital, ce qui justifie leur baisse progressive et continue… Ben oui, ça crée pas de valeur de soigner les gens avec cette définition ! Comment ça on manque de lits d’hôpitaux ?!

Une proposition révolutionnaire, est de changer la définition de « ceux qui travaillent », en partant du principe que tout le monde travaille. Proposer un salaire à vie fait partie des idées pour proposer un modèle fondé sur autre chose que le capital comme définition de la valeur. L’article de Ballast avec Friot est vraiment bon à lire.

Nous avons continué de retaper le vélo de Marion : changement des câbles de frein et de dérailleurs, nettoyage de la direction… Jusqu’à 21h, on a pas vu le temps passer, et on est rentrés à 3 vélos, c’était bien bon!

Samedi 25 Avril

De nouveau il fait beau, de nouveau je me lève tôt. Qu’est-ce que c’est beau. J’ai pas envie de tomber dans le cul-cul du « oh mais que c’est trop beau, les oiseaux chantent et le coucou est trop chaud de la night », je suis juste à chaque fois un peu ébahi du contexte dans lequel je suis… Et j’espère aussi que cet émerveillement, qui est assez fondateur pour le bien vivre, continuera de brûler longtemps !

J’ai fini d’enlever le chiendent, le soleil arrive dans la serre à 8h35 précise aujourd’hui. Les moutons sont arrivés dans la parcelle d’à côté, j’ai croisé Thomas, le berger. Il viendra nous chercher pour la transhumance, et s’il a besoin d’un coup de main d’ici là ! Il élève ses brebis principalement à l’extérieur, et cultive des aromates, je vais prendre son invitation de passer à sa ferme !

Nous allons manger chez Cédric. La rencontre avec Pitou, un gars du coin né ici et depuis 10 ans en retraite revenu sur Saillans. Il m’invite aussi à passer le voir, c’est sur la route de chez Thomas ! Il cultive sur des terrasses, des arbres fruitiers et de la luzerne. Jean-Marc lui à demandé de nous prêter un bouquin de Lordon « Vivre sans ? », et les discussions avec lui étaient bien intéressantes, à propos des essais de projets collectifs dans le coin, d’une tribu qui vit sans *pater*. Il semblait attaché à dire « donc ce n’est pas celui qui tient la loi qui couche avec la mère », ce qui remet en question quelques analyses freudiennes de l’Œdipe… J’irai demander quelques détails à l’occasion.

Puis on va jouer chez Hortense, et nous découvrons ses sculptures avec argile, qu’elle ne cuit pas, mais un long séchage la durci, tout en la laissant « vivante » selon elle. C’est une expérience de toucher, où on joue avec la sculpture, la caresse, la découvre. En fait ça ne ressemble à rien de figuratif, il n’y a rien à penser, juste ressentir et suivre ce qui nous attire. Elle récupère ses argiles dans la montagne ou quand elle voyage, et sculpte sur place.

On rentre de nuit, le patou nous accueille à bon coup d’aboiements. Il a plu des cordes avec l’orage de l’après-midi, le chemin patine, les arbres semblent avoir pris deux fois leur taille, entre l’eau abondante et l’ambiance de la nuit.

Vendredi 24 Avril

Le soleil est revenu après ces jours de pluie. Je me lève tôt pour aller faire 2-3 trucs dans la serre avant qu’il ne dépasse la montagne, et transforme en sauna cet habitacle de plastique. C’est la période où les arbres, la luminosité, l’ambiance du matin, les oiseaux, forment un ensemble pour lequel il est simple de se lever. Je prépare la planche où il y avait les ails frais que Cédric a récolté hier : aération avec la grelinette (un outil de maraîchage à deux manches ), et j’y mets un peu de fumier.

On plante pas mal de tomates en pleine terre, dehors, à 4 : Marion, Josselin, Jean-Marc et moi. On reparle du super docu sur l’histoire de l’anarchie, des bestioles de la terre, de l’influence (ou pas) de la lune, et il nous conseille un France Cul sur Longogmaï, une commune autogérée.

Il faut que j’anticipe un peu la rédaction de mon carnet maintenant, le soir il est moins aisé d’écrire ! Les étoiles de ces nuits sans lune sont ouffissimes. On est descendu à Saillans retaper le vélo de Marion : démontage du pédalier, changement des pièces un peu endommagées comme les billes de roulement, dégraissage et regraissage, nettoyage des manettes de vitesses. Le lieu est sympa, il y a tous les outils qui vont bien, quelques pièces de rechange, du courant, du coup on recharge tout à bloc, nos batteries se sont vidées avec le temps nuageux.

Jo a quelques douleurs à son poumon, on fait le tour des médecins et il chope un rendez-vous pour demain. Il y a pas mal de monde dans Saillans, et Cédric semble bien avoir passé le mot qu’on était dispo pour filer des coups de main. Sylvain, le vigneron de Saillans, nous propose un taff de saisonnier pour 3 semaines à partir de mi-Mai, on verra en fonction du déconfinement. On croise Hortense qui nous invite à manger demain !

Jeudi 23 Avril

Le dodo au sec s’est bien passé, mais en laissant la tente sans surtoit « Oh, il va pas pleuvoir d’ici à ce qu’on se couche », nous revoilà dans la cabane…

Binage à 3 des oignons ce matin, ils sont tout beaux tout propres, et les gros cailloux sont passés du champ au chemin. J’enlève petit à petit le chiendent des côtés de la serre, Cédric montre à sa fille comment semer avec le semoir sur la planche préparée juste avant, on a un peu repris de l’avance sur la poussée du tonnerre des adventices. Nos petits semis persos se portent très bien, on les voit grandir de jour en jour !


Parfois, et de manière assez normale quand on vit complètement avec quelqu’un depuis quelque temps, quelques tensions se pointent dans la cabane. Et au-delà des petites choses du quotidien qui peuvent titiller au bout d’un moment et qui semblent des détails, c’est souvent à l’endroit des idées que les discussions chauffent. Et d’autant plus que l’on projette nos idées dans un éventuel lieu collectif, où ces questions nous sembleraient finalement assez importantes.

Comment vivre ensemble avec des idées différentes ? Quand un non-violent vit avec un convaincu de la révolution armée ? Quel climat d’écoute, de non-jugement ou de jugement sain poser pour ne pas se confronter perpétuellement, mais tout de même construire ensemble ? Et pourquoi construire ensemble ? Parce qu’on s’aime sûrement. Où parce qu’on pense construire quelque chose qui dépasse le niveau d’une querelle. Est ce qu’on peut arriver à un moment où des désaccords ne mènent pas à l’inaction, ou à la rupture ? Jusqu’à quel moment, des désaccords sont possibles ou impossibles ? Et quelle importance attacher à la « valeur » d’une idée, quelle limite à « l’acceptable » chez l’Autre ?

Et on peut supposer que les idées ou les convictions sont issues de notre passé, de notre vécu. Est-ce que des différences d’idées aussi profonde qu’un rapport à la violence par exemple, ou des visions différentes de l’être humain, peuvent cohabiter ? Ou est ce que ces différences, sont la partie immergée d’une perception et d’un passé qu’il s’agirait de comprendre et d’accepter chez l’autre, pour mieux comprendre sa vision, et sortir du conflit pour passer à l’échange de ce qui nous construit ?

Peut-être à ce moment, autant qu’un enjeu, le collectif est peut-être un moyen de dépasser les tensions de binômes, de faire entendre plus facilement les biais de chacun ? Et devenir un moyen que ça ne pollue pas le groupe dans sa globalité. Ça demande de questionner comment on prend une décision, comment on gère des désaccords, et dans quel but on veut avancer, pour trouver une gouvernance où ces querelles n’ont pas place?

Genre à la question, comment repartir des ressources dans un groupe autogéré, ou encore, quel moyen d’action face à tel ou tel problème ? Différentes visions, valeur, peuvent s’opposer au sein du dit groupe. Et il me semble important de savoir d’où viennent nos « valeurs », nos « choix » de valeur, et ce qui sous tend nos jugements, pour aussi être à l’écoute de ceux avec qui on bosse, faciliter ou une solution de compromis, ou un désaccord possible mais non bloquant ? Et quand ça bloque, quand non, ça passe pas, on fait comment?

Nous avons regardé le deuxième épisode de « Ni Dieu ni maître », deuxième claque. Un peu trop tard pour détailler mais je lâche les quelques questions que ça me pose : Pourquoi, même dans un mouvement anarchiste, il y a des « leaders » ? Comment essayer de ne pas tous vouloir être ce « leader » que notre cher système pourtant injonctionne sans cesse ? (Project Leader, Team Leader, Bullshit Leader ouais)
Comment avons-nous pu cacher à quel point la bourgeoisie et les propriétaires ont fait de mort et de barbarie pour assurer leur place ? Que ce capitalisme puisse paraître à certain (voir une majorité) comme « naturel » ?

Mercredi 22 Avril

Qui sera sur le Carnet B?
Le carnet B, celui des anarchistes à enfermer si une guerre est déclarée ? Qui a été sur le Carnet B, et dont la « guerre » contre le Covid a été prétexte à enfermer ? On a su pour la ZAD de la Dune. Mais pour lesquels ne savons-nous pas ?

Il a encore plu dans la tente, alors qu’il à presque pas plu dehors, ce soir, merde, on dort dedans ! Il commençait à manquer d’à peu près tout, mais surtout du Ricard et de la moutarde, donc il « manquait » pas encore de quelque chose d’important. Marion a refait les stocks de fromage en arrivant. C’est stratégique comme arrivée. On descend faire les courses, et on croise Alain, un des 3 maraîchers de Saillans, qui tiens sa permanence au Court Bouillon. Il a entendu qu’on était chauds de prêter main forte, il a pris mon numéro pour qu’on aille y bosser Lundi. Il paraît que c’est pas du tout la même approche, il a 3 fois plus de serre et avec arrosage automatique, ça va être chouette de voir plusieurs pratiques. Formation accélérée !

On passe à la Ressourcerie de Saillans, le  premier point d’arrivée avec l’équipe Terre-Mer-Air, il y a près de 2 mois déjà. C’est Gab qui nous ouvre, notre super base Saillansonne. (C’est lui qui nous avait accueillis, trouvé le plan avec Cédric… On lui doit bien quelques bières avant la fin du confinement) Je ressoude mon chargeur que j’avais explosé, et on trouve un vélo pour Marion… Un vélo de voyage, du premier coup ! Un bon cadre acier, avec des œillets pour les portes bagages… Enfin c’est ouf, du premier coup comme ça, ceux qui auront cherchés un cadre à leur taille et bon pour du voyage considérerons la chance qu’on a !

Buttage des patates, recherche infructueuse de morilles dans mon dernier espoir du combo pluie-soleil de fin de journée.

On commence la série de documentaires « Ni Dieu ni maître », initialement sur Arte et disponible sur Youtube. C’est incroyable comment la diversité, la profondeur des idées anarchistes sont dévoyés dans notre vision commune (du commun) de l’anarchie. On y trouve de nombreux points qui nous paraissent pourtant essentiel à figurer dans une raison d’être d’un lieu… Éducation, paradoxe de la liberté-égalité, radicalité et stratégie, critique du capitalisme… Ça fait son chemin !

Mardi 21 Avril

Il pleut dans la tente. C’est pas très agréable, demain on bâchera le toit ! J’ai déjà renvoyé le surtoit une fois…

Ce matin on déjeune tard, des crêpes, c’est la première fois qu’on remange des crêpes, et c’est chouette. Nous sommes allés cueillir ces fameuses fleurs de thym, qui sèchent maintenant. Le paysage autour, prends des dimensions nouvelles avec les nuages qui couvrent et découvrent la vallée. Puis j’ai rattrapé mon carnet d’hier, bizarrement j’avais pas pris le temps.

Étrangement ce soir, je ressens une forme de tristesse. Je sais pas d’où elle vient, mais elle est arrivée comme ça, sans prévenir, alors que tout est rassemblé pour être bien ! Je pense au fatalisme des choix qu’on nous impose, en fin de compte. Comment passer au dessus de la réaction et passer à l’action?
Le fatalisme de Tesson est pénétrant, on finit par veiller toujours un peu à ce qui nous rattrapera avec ses histoires.

On a couvert les tomates qui ont leurs premières fleurs, et installés leurs tuteurs en ficelle. La douche est toujours un bonheur, même si elle est un peu froide, je ne ressens plus l’envie de me doucher à l’eau chaude.

Lundi 20 Avril

Nous sommes allés fagoter du bois pour le pain de demain, dans la forêt de fayard (le fayard c’est le nom d’ici pour les hêtres). C’était chouette, avec la pluie la forêt a de chouettes odeurs, en plus on a entendu un coucou. (Coucou!) C’était sûrement un chouette coucou.

On a partagé les raisons d’être d’un éventuel lieu auquel on souhaiterai participer, avec Jo. C’était riche, on a découvert différentes manières d’aborder l’imaginaire d’un lieu, le besoin presque immédiat de définir des sortes de « règles » ou principe, pour se prémunir de déviations qui nous sembleraient des échecs : destruction du lieu, accaparement des ressources par un individu, etc…

Je vois la raison d’être comme un phare, une direction donnée, mais dont le chemin n’est pas défini, la manière d’y arriver devant rester selon moi assez souple, pas forcément défini par avance, devant les évolutions d’un collectif, des ressources en place, de la législation… Je n’y inclu pas de modèle de gouvernance « à priori » donc, puisque pour moi, la gouvernance sert la raison d’être, et peut évoluer, qui sait à quoi ressemblera un lieu dans 5, 10 ans?

C’est donc ici qu’il semble intéressant de poser un cadre de « valeur », ou d’historique, de « raisons », qui nous poussent à vouloir fonctionner par exemple de manière coopérative, en tentant de limiter les effets de la propriété, voir de l’abolir. De voir et écrire de quoi on s’ancre aujourd’hui, pour pouvoir y repuiser des forces quand il s’agira de continuer à construire, ou de faire demi-tour si nous ne sommes plus en phase avec les raisons d’être initiale. Et ces « valeurs », sont censées pouvoir être ces critères conditionnels d’acceptation sur le lieu par exemple. Si on ne les respecte pas, alors il n’est pas possible d’y vivre. Si on ne veut pas veiller à la pérennité du lieu par exemple. Sur la ZAD, après tout l’historique du lieu, et la configuration actuelle, les habitants semblent en passe de définir des règles d’accueil conditionnelles, notamment pour semble-t-il se doter collectivement d’une légitimité à ne pas accepter des individus nuisibles pour le lieu et les groupes d’habitants.

Mais ça me pose plusieurs questions. Celle de la « culture commune », est-ce qu’on met la même chose derrière les mêmes mots? Cet affinage de notre langage, se fait en lisant, en discutant de concept, en allant chercher là où notre conception bute, où elle devient incohérente. Et pour bâtir cette « culture », on a besoin de l’Autre, de « s’opposer » nos visions pour les construire ensemble. Et en ça, est-il possible de briser l’entre-soi dans sa vie collective du quotidien, et que ça soit pérenne ? Est ce souhaitable de briser une forme d’entre-soi ? Je me demande si avoir une culture commune ne fabriquerait pas, par une sorte de logique d’énergie décroissante pour communiquer, un entre-soi ?

Et on ressent aussi le besoin de se faire des « contrats d’échec » comme ils disent à la ZAD avec les couples qui construisent en commun. Qu’est ce qui se passe si on casse quelque chose? Comment on gère la différence d’apport en compétences, finance au début du projet? Et de la quantité/qualité du travail en collectif, si quelqu’un bosse « plus » ou « mieux ». Et si un couple se sépare ? Ce genre de questions pas très agréables, mais qui semblent bien pertinentes avant de se lancer à plusieurs.

Marion nous a rejoins ! J’ai installé une tente (pour être au plus proche de la nature bien sûr), puis suis allé chercher un tube de crème de marron pour son anniversaire, mais le Lundi, tout est fermé à Saillans. Balot. Le thym est en fleur et j’ai pu en choper quelques-unes sur la route.

Dimanche 19 Avril

Et voilà, évidement pile poil le jour où je me motive à me lever tôt : il pleut! La bonne excuse pour rester un peu au lit, la cueillette du thym en fleur se fera plus tard, même s’il faut pas que je traîne à la récolte.

Il pleut! C’est trop la fête, cette pluie qu’on attendait depuis le début du confinement, parce que c’était bien sec, ben là voilà. Bon elle est pas bien violente, mais devrait durer quelques jours, on espère que ça remplira bien le sol et la rivière. Une fois le contentement passé, bon ben l’expression « chiant comme la pluie », elle est assez explicite. Mais ça tombe bien parce que je voulais lire plus. Hier on pouvait voir les fourmis dehors, autour de leur trou, je me demande si elles font ça la veille des jours de pluie.

En vivant plus proche de la nature, je me suis mis à chercher un peu des liens expérimentaux entre des évènements, des comportements d’animaux, et le temps par exemple. On a trouvé un bouquin avec plein de ces citations. Pas évident de savoir quoi garder, surtout quand on garde en tête que co-variance n’est pas causalité. Ceci dit, j’ai remarqué que j’entends beaucoup moins les animaux depuis leur fête de la nuit de pleine lune.

On discute avec Jo de la place de la lutte dans nos imaginaires. Surtout depuis qu’on cristallise l’idée de construire une indépendance au système actuel. Mais cette indépendance sera t’elle possible, si l’accaparement des ressources continue à cette vitesse ? La lutte contre ce système n’est-elle pas aussi nécessaire pour préserver les conditions permettant l’indépendance : garder des terres, se préserver des moyens d’actions légaux contre nous… Et puis garder une planète vivable ! Rien ne sert de survivre s’il n’y a plus rien à aimer.

Genre on est parti de ce nouveau cadeau des 20 milliards d’euros versés sans conditions à des entreprises comme Air France ou Renault (vraiment les secteurs dont on a le plus besoin demain, assurément). Ça serait justement le moment de quitter ces entreprises polluantes et hors d’âge, réfléchir à sortir par le haut de cette rupture, et on remet une pièce dans le dérèglement climatique. Les moyens « classiques », légaux, ont été tentés pour infléchir cette décision : amendement rejeté. Pourtant ces 20 milliards, ce sont nos milliards, ils nous appartiennent ou on nous les fera payer, et nous avons légitimité à décider collectivement où ils vont. Que nous reste-t-il comme moyen, pour ne pas verser cet argent ? Bloquer par la force ces entreprises, qui assurément bénéficient de cette aide grâce à leurs grasses connivences avec les gouvernants ? Instaurer ce rapport de force entre une idée du « peuple » réclamant son dû injustement versé, et des entreprises qui polluent et pillent maintenant nos finances ?

Il est toujours difficile d’arbitrer quelle énergie on peut/veut passer pour lutter d’une main, et construire de l’autre.

En fait, il s’agit autant de proposer une vision de vie viable et désirable, que de conserver les conditions de survie nous permettant d’envisager un futur vivable.
En ça, l’écologie est devenue une lutte, qui ne pourra faire unanimité ni même majorité, tant les efforts nécessaires pour garantir ou espérer un impact suffisant paraît impossible pour la majorité, et tant les dominants actuels luttent pour la survie de leur empire.
Le radicalisme est donc une voie probante si l’on veut parler d’impact.
Se limiter au politiquement correct ou à l’admissible, voir à la compromission, incombe par sa définition même l’absence d’impact dans un changement radical, pourtant nécessaire.

On a passé l’aprem en intérieur, j’avance le livre sur le sol, qui est vraiment intéressant. Sur la nature, plus on en sait, moins on en sait, et l’idée d’une école où l’on apprendrait des savoirs qui nous paraissent maintenant essentiels nous a traversé avec Jo. Et si on voyait la chimie par les interactions entre bactéries, champignons, humus et minéraux ? Par la fabrication de la bière où des substances des plantes ? La physique par la course des astres, la mécanique utile ? On a vraiment le sentiment d’avoir été formés à utiliser des outils adaptés à un modèle d’entreprise, mais pas à vivre d’une manière consciente de notre environnement, en connexion avec ce qui vit. Moi qui m’inquiétais de m’ennuyer intellectuellement dans une vie paysanne, il y a tellement à apprendre, et à construire !

Samedi 18 Avril

Décidé à bosser un peu ce matin, j’avale mes tranches de pain au miel et ma chicorée avant de filer un coup de main à Cédric. C’est le jour où le gaz lâche ses dernières volutes, changement de bouteille !

Jean-Marc est là et chacun à quelque chose à faire, il y a une atmosphère vraiment belle, la montagne autour et les nuages forment un décor pour ces scènes de bonheur simple, simplement le fait d’être là ensemble à bosser, prendre soin des plantes. Cédric sème sur les planches où j’ai passé le « motoc' », Josselin brule en surface les premières pousses d’adventices, pour laisser le temps aux semis de prendre de l’avance, Jean-Marc paille les fraisiers.

Je croise un crapaud stoïque à la sortie de la « douche ». Moi qui y rentrais en me disant « si je croise une couleuvre, même pas peur », ben, si, si je croise un crapaud, p’tit pique d’adrénaline quand même…

Je me demande comment se modifie ma façon de construire, d’écrire en sachant que ça va être lu, par de plus en plus de gens en plus. Comment se détacher de ce regard, que je souhaite puisque je le publie, mais rester « authentique » sans tomber ni dans la pudeur ni dans l’exhibitionnisme. Pour le moment, je crois écrire comme ça me vient, en ne racontant simplement pas ce qui touche à mon intime partagée avec quelqu’un. Et je me demande comment fait un artiste pour garder son équilibre entre ce qu’il veut faire pour lui et ce qu’il fait en sachant qu’il exposera.

Dans le fait d’écrire tous les jours, je ressentirais presque le besoin de « trouver de quoi dire », presque une petite crainte d’être un peu chiant à lire, dans ce moment où le confinement s’installe désormais dans une forme de routine, et où écrire mon quotidien reste simplement une manière de garder du recul sur ce que je vis.

En sortant de la forêt où je cherchais du bois, je croise… Une randonneuse. Une espèce rare dans la région en ces temps de confinement, les humains parcourant les montagnes étant peu nombreux ! La discussion accroche vite, et les réflexions vont vite autour des symboliques, de la montagne, de nos expériences de vivre ensemble… Jo et Gab nous rejoignent après avoir accompagné l’essaimage d’une ruche ! On ouvre une bière, et toujours dans ce décor de montagne et de forêt en plein débourrage, le soleil couchant, un nouvel espace d’humanité s’ouvre autour de cette convivialité simple qui a pris tellement de valeur ces temps-ci.

Avec Lomepal en fond, à la lueur de la bougie dans un pamplemousse, la lumière rouge des frontales, les mots précis, les réflexions de la journée coulent dans ce plongeon. Humanisme, héritage de son passé, rites de passage, émotion et inconscients, sentiments, Vivre. Ce sentiment profond d’être plongé au creux de nos âmes, avec cette pulsion de vie qui donne envie d’exprimer cette forme de rage de vivre, de défier toutes les lois humaines, de jaillir de vie en haut des montagnes, d’y arriver, à nos rêves, à nos âmes et nos amis, d’y croire, de se battre. Cette lumière, rouge et orange, au fond de mon âme, allume ce futur, éclaire mon passé, attise mon feu, nous allons vivre ! Nous sommes vivants !

Vendredi 17 Avril

La météo prévoit un peu de pluie pour la semaine prochaine, la réserve de bois étant bien descendue, je vais en recouper ce matin. Jo répare la crevaison sur le vélo de Max, et va chercher des œufs et du pain à Saillans, sans succès, la livraison est cette après midi. Il paraît que le manque de légume au magasin de producteur gêne des gens. C’est vrai qu’en ce moment, malgré les 3 maraîchers du coin, il y a pas un légume sur les étals. On mangeait quoi avant, comme légumes de saison ? Faudrait que je pose la question à Cédric.

J’ai croisé un rapace qui volait au-dessus de la rivière, sûrement à la recherche d’une couleuvre, ça commence à en être la saison. C’était magnifique de voir un animal de cette majestueusité dans son environnement, de si proche, une dizaine de mètres, eux que l’on voit d’habitude planer si haut sur Crestat. Un jour, Cédric s’est réveillé un matin avec une mue de couleuvre au mur… On vérifie les duvets avant de se coucher maintenant !

On fait un tour aux ruches. J’étais pas très à l’aise, je crois ne jamais avoir déjà fait ça. Là, la première ruche qu’on inspecte est assez excitée. Il y a des abeilles qui volent dans un bon vrombissement, il fait un peu chaud dans la tenue, j’ai un peu peur de me faire piquer, mais on ne peut pas surveiller tout son corps, son dos… Je ne peux qu’observer les autres, qui sont à l’aise, même sans gants, et sans piqûre non plus. La meilleure posture pour moi est d’être immobile. Et là, drôle de recul, en fait, la réaction la plus logique est la même que celle pour ce virus. Ne plus bouger. S’extraire de la peur d’être piqué pour pouvoir agir, s’approcher de la ruche et regarder, manipuler les cadres.

Ça vit un peu dans le village, et j’ai complété nos aliments nécessaires pour faire des crêpes, des œufs! Ça y est, on a tout ! Avec le petit peu de miel récupéré des ruches, on prépare le délice. Notre alimentation s’est pas mal enrichie par rapport aux premières semaines. C’est bizarre, parce qu’on aurait pu acheter tout ça dès le début, mais on reste assez simple. Même format que pendant le voyage avec une base pain-tomates séchées-camembert, la moindre amélioration étant un plaisir de plus, là c’est un peu la même idée.

La rencontre du rapace de ce matin marquera cette journée, un fort moment !

Jeudi 16 Avril

Aujourd’hui, c’est journée patate. On plante les 75 kg de semences de patates, rendez-vous 9h30, des potes de Cédric viennent filer un coup main, Jean-Marc est là, Élisabeth aussi. Le café est servi, ça me rappelle mes journées d’enfance où on faisait des bottes de paille avec le voisin, l’été, et à la fin il est convenu que celui à qui va la paille paye son coup. C’était la première fois que je buvais un coca directement dans une bouteille en verre. Ou la première fois que je m’en souviens. C’était un chouette souvenir.

Bref, on retrouve cette ambiance de boulot convivial, il fait chaud, ça papote dans tous les sens, les consignes sont données par-ci par-là et ça roule, ça fait du bien de ressentir ça dans cette période. Évidement, le(s) coup(s) de la fin est servi, et c’est pas un coca dans une bouteille de verre, mais une bière dans la tasse du premier café. On discute autour de ce que vient de publier Franck Lepage, « Covid 19, l’ami des puissants« , qui pose de chouettes questions qu’on a reçues hier en regardant son interview sur RT (très chouette, ça remet bien les choses en place).

On s’est dit avec Jo, en voyant que BlackRock (c’est quoi BlackRock? pour synthétiser : un fond d’investissement américain charognard, qui est derrière une partie de la loi sur les retraites en France, investit dans les énergies fossiles à gogo… Disons qu’entre ceux qui aiment la dignité et ceux qui aiment l’argent… Ils ont fait leur choix), donc en voyant que BlackRock a été nommé pour conseiller l’Union Européenne en matière d’écologie (oui oui c’est bien ça), on s’est dit qu’il fallait peut-être, un jour, mettre en lumière qui sont ces gens, qui individuellement, prennent des décisions qui collectivement, nous mettent dans la merde. Parce que c’est bien beau de critiquer le « système », mais le système, à un moment donné, il s’exprime par des individus. Et ceux là, on ne les voit jamais. Et feraient-ils la même merde si ils pouvaient être mis en face de leurs actes par ceux pour qui ils ont une conséquence ? Baigneraient-ils autant dans l’impunité si les conséquences de leurs actes (signatures, lobbying, appels à projet, loi scélérate, traité de libre échange, privatisation de nos biens, spéculations alimentaire, etc…) étaient affichées, avec leur nom et leur photo dessus en disant : c’est lui qui a fait ça, et voilà où il habite ?

D’où une idée qui a sûrement déjà traversé pas mal de gens : et si on faisait un site avec une carte, sur laquelle on renseignerai les atteintes aux biens communs, et où on documenterait les individus qui font système : où ils habitent, travaillent, qui les payes et pour quoi faire ? Peut-être un réel rapport de force s’établirait alors, brisant l’impunité face à la justice classique dans laquelle ils baignent, même quand ils se font coincer.

Est-il de notre rôle de faire justice nous même ? Serions-nous responsables d’éventuelles personnes prêtes à rendre physiquement leur compte avec ses individus, sur la base des informations hébergées sur une telle carte ? Je sais pas. Police partout, justice nulle part?

Aprem tranquillou, j’ai commencé à bricoler un four solaire de fortune, avec que de la récup d’ici, la motivation ultime : un gratin de ravioles ! On finit de planter des tomates sous la serre en début de soirée, et d’arroser les patates du matin. Petit repas à la bougie dehors avec Jo, le temps était vraiment bon, et c’est le premier soir qu’on entend les cigales !

Mercredi 15 Avril

Ce matin j’entends le tracteur. Il est pas si tard, on invite Jean-Marc et Cédric à boire un café. On parle botanique, c’est ouf le savoir de ces deux gars, des encyclo-bipédies ! On fait un peu d’air autour de la menthe poivrée et de l’oseille jusqu’à midi.

Après manger je me pose, appelle des amis et c’est l’occasion de regarder dans l’herbe des tas de détails, trouver dans les pissenlits qui passent en graines leur cycle de fleur à graine, observer des fourmis porter 3 fois leur poids. L’occasion d’écrire des idées qui s’éclaircissent à l’écrit en parlant avec des copains.

Il n’y a rien à attendre de l’extérieur.

Ça, c’est un constat maintenant fondateur pour moi, qui nous a traversés avant d’initier ce voyage, et qui avec cette crise le rend plus audible, et notre ressenti plus fort. Ne plus rien attendre de l’État qui « prendra soin de nous quoi qu’il arrive », ou d’un « non, quand même pas à ce point?! » qui limiterai intrinsèquement des tendances en marche. Je crois que j’ai compris que si, des choses pourraient aller au-delà du « quand même pas ». Et rien, aucune force divine, aucune prétendue morale ou évidence de bon sens ne vient par elle-même sauver quoi ou qui que ce soit.
Ce sont bien ceux et celles qui les portent et qui luttent, qui influent sur la limite et la direction de ce qui est en train de bouillir : Surveillance, exploitations humaines, etc… Pas de point Godwin, donc point Godwin.

C’est nos idées, transformées en actions (changement de boulot, de consommation, groupement en collectif voir coopératives, production autogérée, émancipation et éducation collective, grèves, manif, résistance, construction d’imaginaire et de lieux habitables… D’autres idées d’actions ?) qui définiront le monde de demain.

Comment croire que les jours d’après seront différents si nous même ne changeons pas par rapport aux jours d’avant ?

Le changement si « on » le souhaite, doit être initié par nous, d’abord. Et si chacun le fait, ben ça fera un changement bien gros gros!

Quand je parle de se rendre indépendants, de produire nous même, on ressent rapidement l’engagement quotidien, la fixation, la responsabilité que cela impliquerait de s’impliquer dans un lieu, de se lier à une terre, à des animaux.

Serait-ce un quotidien enviable d’être les esclaves de notre propre idée, contraints à la présence sur un lieu, responsable de ce qu’on engendre, comme une récolte ou du bétail ? C’est tellement loin de l’idée vendue d’une liberté « absolue », celle d’aller « où on veut » (à condition d’en avoir les moyens), de « faire ce qu’on veut », à condition que ça soit toléré et accessible à nos moyens… Financiers, et donc le plus souvent de se salarier, de « trouver un boulot ». Liberté ? Liberté conditionnelle, souvent conditionnée à un revenu, donc à un engagement induit par cette condition quasi quotidienne, profonde.

Mais en effet, les responsabilités et conséquences engendrées par une émancipation matérielle peuvent aussi être grandes. Mais à y regarder, à quelle.s liberté.s donne t’elle accès, comparé à un modèle « boulot-thune-dépense&liberté » ?

Et à quelle.s liberté.s ouvrent les responsabilités d’une autodétermination collective, sur la façon dont on souhaite se gouverner, utiliser nos ressources et nos rêves ? Face aux libertés promises par nos « responsables », en nous sommant néanmoins de respecter leur cadre « croissance-emploi-competition » emballé dans un simulacre démocratique d’un vote comptabilisé dans un système fermé, médiatiquement corrompu, laissant l’illusion du choix, peut on comparer ces libertés ? Sont elles du même ordre, à quoi aspirent-elles? (Oui c’était peut-être une longue phrase 😅)

Alors bien sûr, « c’est compliqué« , mais quel défi que de tenter de faire vivre nos libertés, fondamentales, que de tenter de retrouver l’emprise sur nos vies desquelles ils souhaitent chaque jour nous déposséder. Il semble dérisoire alors de donner ses responsabilités pour avoir la liberté d’avoir le droit de bosser pour une boîte climaticide qui reverse tout en dividendes, pour avoir le seul luxe de consommer les produits de l’exploitation mondiale. (C’est un peu sarcastique et extrême, mais globalement c’est un peu l’idée quand même). Ça me fait penser à une phrase qui résume bien cette pensée :

Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux.

Benjamin Franklin

J’ai arrosé les planches de semis, d’échalotes et de salades, on a regardé le dernier carnet de confinement de Pierre Emmanuel Barré, appelé un pote pour son anniversaire, puis ça sera déjà une bonne journée ! Le moral remonte depuis 1 ou 2 jours, après le terrible passage de la ZAD de la Dune, ça à été très dur, mais on remonte.

Mardi 14 Avril

Partager une idée avec des amis fait du bien. Recouper ses idées. Les soumettre à l’avis d’un ami. Repenser sa position. Être d’accord, éclairer un point sombre, compléter un avis. Wow, mine de rien, le faire avec une vraie discussion ressource et fait du bien. On construit peut-être bien une idée à la lumière d’une bougie et d’une robe de vin rouge. Car bien que chacun.e connecté.e à nos outils, qu’avons-nous pour nous « critiquer », questionner sainement mais crûment nos idées, quand les algorithmes nous font voir ce qu’on cherche ? Et que ça fait du bien de se voir renouer avec l’oral !

C’est la pensée d’hier avec Marion. La monnaie, sa valeur, c’est une forme « d’hallucination collective » si on veut, une forme de croyance à laquelle on accepte (plus ou moins) de jouer. On admet que 1€ = tant de trucs et d’heure de ci, on crée un ensemble de représentation, qu’on se partage. Même si les règles semblent et sont illogiques, irrationnelles en temps normal, ce temps de crise régule pourtant d’un coup pas mal de chose en sa gestion : le Royaume-Uni rachète directement sa dette, le salaire universel décrété en Espagne, de « l’helicopter money » en Italie du Sud (on file direct de la thune aux citoyens, c’est une mesure jusque là presque inédite), bref, d’un coup, on change les règles. On peut bien sûr être opposé à l’utilisation de la monnaie tel qu’actuellement. Que signifie t’elle aujourd’hui quand on peut être riche en pariant sur d’autres représentations (la bourse, les valeurs des actifs…) dont seul une minorité accepte et défini leur règles ?

Mais le principe de représentation collective, il existe partout, notre langage même en est un exemple. Nous nous mettons chacun d’accord pour que des mots, aient la même signification entre chacun d’entre nous, pour communiquer. En ça, on pourrait dire que notre principe même de communication est basé sur une « hallucination collective ». Un défi cependant, est de se demander quellle signification nous mettons collectivement, au pif, dans des mots comme « révolution », « liberté », ou « sobriété ». Et en ça, nos échanges, tout ce temps qu’on prend à se donner chacun notre interprétation des mots, ce qu’ils veulent dire pour nous, ce qu’ils ont voulus dire, comment ils sont déformés aujourd’hui, c’est se donner des représentations collectives, des règles, comme pour la monnaie, de ce qu’à comme valeur, un mot.

Ce matin, malgré un couché un peu tardif pour écrire et extérioriser le discours du « père de la nation » (lol), on s’est levé un peu près tôt. On a commencé l’écriture d’une « raison d’être » pour un lieu qu’on souhaiterait voir naître, peu importe où. Exercice intriguant où les mots semblent parfois un simple reflet pâle de nos idées, et qu’il faut essayer de faire vivre à travers eux.

Travail de la terre pour préparer l’arrivée des tomates, lecture, courses en ville, et on a filé un coup de main à la copine de Grégo pour préparer sa terre à l’arrivée de sarrasin. La plante, pas celui qui est tout ferré et n’a point de chevaux. J’ai mis en ligne une version travaillée d’une pensée sur le voyage, tous les retours seront bienvenus. Sauf celui aux jours heureux, bien sûr 😉

Lundi 13 Avril

Je traîne au lit, rien ne presse, mon envie de me lever non plus.

On prépare la terre qui hébergeait les salades pour y planter les tomates bientôt. Cédric a un peu mal au crâne et rentre tôt manger. Jean-Marc est dans le coin, et il partage le même coup de mou et de petite déprime lié à cette situation, tout en se rappelant qu’on est pas trop mal loti non plus.

Je regarde une vidéo sur une aide à la planification au maraîchage open source par l’Atelier Paysan, puis vais cueillir dans la forêt des baies de genévrier et des bourgeons de pin sylvestre.

On plante des concombres et essayons de réparer le tracteur, qui ne veut plus démarrer, à bien voulu klaxonner mais maintenant ne veut plus. On change la batterie, mettons les pinces depuis la voiture, rien. Puis après quelques essais en tout genre, Cédric tape un bon coup sur le tableau de bouton, tourne la clé et paf! Le moteur démarre! Mais le klaxon ne marche toujours pas! Mystère ! (Bon les connectiques doivent être usées, mais c’était irréel comme moment!)

On décide de regarder pour la première fois le discours de Macron en live. On est séché. Un discours à la macronienne. Presque tout ce qu’il dit peut-être mis en face de ses décisions, et c’est l’inverse.

– « Construire une industrie française » : Il a vendu Alstom à GE, était en train de privatiser Engie… Y’a trop d’exemples…

– « Donner les moyens » : Où sont les masques ? Où sont les budgets, en face de ceux pour acheter des drones et des LBD?

– « Toutes les 1eres mesures ont étés dans le bon sens » : à bon? Les masques servent à rien – Ah si en fait; Où sont les masques, les tests, Agnès Buzyn, le respect de Castaner et la dignité de ta porte-parole ?

– « Garder une indépendance financière » : On ne l’a pas depuis qu’on ne gère plus notre monnaie, que les banques privées sont détentrices des titres de dettes de notre État, qu’on s’amuse à dire qu’on va rembourser notre dette. « Garder » une indépendance financière ? C’est juste un mensonge.

– « Tester tous les Français.e.s n’aurait aucun sens » : l’OMS et la communauté scientifique le martèle depuis le début : il faudrait tester, tester, tester…

En plus de ça, il occupe l’espace des discours opposants, en utilisant sa rhétorique : Résilience, bien commun, collectif, hors des sentiers, temps long, il n’a jamais autant utilisé le mot « inégalités ». Et il le sait bien sûr très bien, utiliser la rhétorique qui permettrait de construire un *après* différent, c’est le polluer, c’est empêcher les mots de leur signification. C’est construire la **novlangue**. Mettre ces mots en face d’un représentant d’une politique qui n’utilise que « compétitivité, croissance, court terme, marché », il sait que l’utilisation de mots avec des valeurs opposées en entache l’utilisation.

« Se réinventer ? »
Alors pour faire la même chose, le discours est fortement basé sur un **« retour aux jours heureux »**, et des **« renouer avec les jours d’avant**, en se plaçant comme le garant d’un retour à la normale pour lequel « le gouvernement amènera toutes les réponses nécessaires ». Macron se place en sauveur de la nation, tentant de faire oublier le criminel qu’il a été pour elle.

Le tout en jouant à fond sur l’émotion, peur, espoir; franchement, Macron a été bon là-dessus. C’est sans compter ceux qui n’oublieront pas les actes, savent oh combien cette crise est la reconquête d’une utilité pour ce gouvernement et de l’utilisation de cette brèche pour aller encore plus loin. En sachant d’avance la volonté radicale de changer de système d’une bonne partie du peuple.

En bonus du discours, un bon relent néo-colonialiste, askip on va supprimer une partie des dettes de « l’Afrique » (ah, quel beau pays). Alors qu’on est nous même soumis à notre dette, il se pose au calme « on va supprimer une partie de leur dette », comme si il en était capable d’une part, et comme si ce n’était pas ce que demande déjà depuis un sacré bail les panafricanistes qu’on a assassinés pour protéger nos intérêts. (Petit coup d’œil à Thomas Sankara). Un bon coup d’infantilisation pour le monde entier, c’est Manu au manette, t’inquiète.

Ben oui on s’inquiète. Et ce dont on s’inquiète le plus, c’est ceux que ce discours bien rodé, carrément bien ficelé pourrait et va sûrement toucher et convaincre. C’est oublier ce que ce gouvernement défend, fait et à fait, pour croire que ce qu’il fera pourrait en être différent.

Dimanche 12 Avril

Réveil matinal pour biner (désherber et aérer la terre) les framboisiers repiqués de Grégo. La terre est ouf, super meuble, avec l’arrosage d’hier et les 20 ans de culture sur la parcelle.

Je continue d’étudier un peu les plantes, en commençant par les plus communes : Pissenlit et chiendent. On les considère souvent comme des « adventices » ou mal dit des  » mauvaises herbes ». Mais on peut faire plein de truc avec, c’est donc assez utile de savoir quoi, puisque finalement on le récolte souvent !

Ce midi on mange avec Cédric et ses enfants, dans le jardin. Ils discutent avec Grégo, parlent de terrains abandonnés, du notable du coin, qui essaye de rendre ses terres constructibles pour gagner plus de sous, de la tournure que prend la situation française. De l’idée de s’installer « la haut » aussi, sur ce terrain dont on commence à rêver.

L’après-midi est le lieu d’une nouvelle chouette discussion avec Cédric, à deux, sur son positionnement qu’il pense commencer à engager plus radicalement, par rapport à la nécessité qu’il ressent et qu’on partage de construire matériellement et techniquement des moyens de se rendre plus indépendant. Il apprécie notre démarche d’une idée de lieu, au noyau d’indépendance alimentaire, pour nourrir ensuite d’autres besoins dans le territoire, et se rendre indépendants collectivement, en tentant de répondre par nous même à ce dont nous avons besoin.

Le temps se fait long pour Marion et moi, un mois, et on nous en promet un prochain. Les infos circulent comme en sous-main avant les discours officiels, par des petits on-dit de notes internes. La stratégie de communication du gouvernement semble très largement à la hauteur de ce qu’on peut attendre d’une gestion saine de la crise n’est ce pas ?

On a l’impression qu’ils se font la course à la plus grosse connerie racontée et qu’ils tiennent un concours les mecs. Le patron du MEDEF qui pose au calme qu’il va falloir renoncer à ses jours fériés et ses congés payés. C’est un concours de c’est qui qui dira la plus grosse, la foire d’empoigne. À force d’énerver, j’ai presque peur de devenir indifférent à de tel amont purulent de dégeulasserie et d’injustice.

On remarque en passant que la mise à 0 de l’échelle de temps sur la naissance de ce bon vieux J-C, laisse le biais énorme, en tout cas pour moi, qu’avant, l’être humain n’était presque pas civilisé. Ce qui bien sûr est faux, et j’ai bien appris à l’école qu’il y avait des civilisations avant. Mais le biais reste. Et un des effets de cette déformation pour moi, ça a été de penser que dans l’histoire de l’être humain, on a toujours été assez confort, organisé en ville et tout et tout. Mais en fait, dès qu’on sort dans la nature (je m’en aperçois ici à toute petite échelle) l’être humain est plutôt en danger. Et j’ai le sentiment que de se dire en « 2020 », sur les 300 000 année de l’homo sapiens, laisse oublier qu’une bonne partie de notre histoire d’humain, on essayait surtout de pas se faire niaquer par une bestiole et de subvenir à nos besoins de base, pour une grande partie de notre temps. Et je ne sais pas à quel point ce biais est diffusé dans la société, mais je pense que ça contribue pas mal à l’argument « l’être humain à toujours été comme ça« , en regardant qu’une petite partie de notre histoire.

Samedi 11 Avril

Ce matin, j’ai mis pour la première fois le réveil. On part faire une petite balade, sur la montagne à côté. (À une heure de chez nous, bien sûr)

Et comme il est étrange, de déjà se savoir probablement dans l’illégalité, passible d’une amende, pourtant sans avoir aucun effet sur la propagation du virus. J’en laisse même mon téléphone à la maison, par crainte d’être traqué par lui. Mais serais-je devenu parano ?

Adapter son quotidien, c’est commencer à sentir monter une pression, qui devient palpable jusque dans nos manières de faire. Pourtant, dans les faits, dans mon réel, rien ne me laisse deviner la « dérive » (mais on parle de dérive quand on s’écarte d’une direction), rien ne me laisse deviner la direction que prennent les lois et leurs applications. Tout ce que j’ai, c’est des infos : utilisation de données des opérateurs, pouvoir de dérogation des lois quasi illimité des préfets, connivence des réseaux sociaux avec l’état…

Bref, finalement, de quoi se sentir parano non? Mais c’est grave de ressentir cette gêne, pour un truc aussi banal que d’aller se balader, et d’avoir à direct penser une justification. Penser au pouvoir illimité désormais rendu possible par les outils numériques et des lois nous visant directement, me pousse à ne plus prendre mon téléphone quand je sors. Donc au final, ça fait du bien ?

Ça tombe bien, parce que je commence à vouloir me détacher de ce faux ami. On l’a toujours sur nous, et nous fait presque croire qu’on peut mettre une partie de ses responsabilités *en dehors* de nous. Sortir sans téléphone, finalement, c’est devenu un truc qu’on a pas fait depuis longtemps. Et ça me remet bien en face des responsabilités que l’on prends, une autre considération des risques, qui caricaturée pouvait se résumer à « Il peut m’arriver quelque chose, au pire il y a les secours ».

Et puis ça entraîne un peu aussi. Apprendre à faire dans l’illégalité, à prendre la mesure de nos actes, et savoir se passer des outils qui parfois nous asservissent, pour s’habituer à ne pas respecter les règles. Finalement, respecter des règles injustes est-il juste ? Apprendre à désobéir, et le faire bien, sans se faire choper en somme, voilà qui me semble bien important dans notre futur !

En revenant, Jean-Marc nous attendais, et m’a transmis de nouveau un livre, qui classe les plantes par leurs principes actifs. L’ancêtre des tableaux Excel, c’est des bouquins qui classent différemment les choses ! J’ai aussi téléchargé PlantNet, qui donne le nom des plantes avec une photo ! Bref, presque pas assez de temps pour lire tout ça !

On a bu un café avec Grégo qui est venu arroser un peu le jardin, et discuter avec lui d’autonomie alimentaire sur un jardin, bien chouette !

Le début d’après midi est consacré à lire et écrire, répondre aux mails, il fait trop chaud désormais. En milieu d’aprem, nous avons enfin fini de désherber les fraisiers, et planter quelques patates : Rate et Belle de Fontenay ! Belle discussion avec Jo de nouveau, sur nos fondements pour grandir, évoluer, les différences entre nos visions, les façons de bien vivre et de cultiver ces différences, riche moment à la couleur de la bougie.

La discussion sur le monde, la liberté, la vision du futur me fait penser à Henry David Thoreau, dont je n’ai su choisir une citation parmi toutes celles-ci.

Vendredi 10 Avril

Cette colère empêche de penser au reste. Est-ce que c’est cette stratégie, de l’épuisement, de la tête sous l’eau, qui se met en place?
Aujourd’hui la tristesse d’hier a laissé place à la colère. L’étau se referme, même à Saillans. Le nouveau garde champêtre (cowboy) est venu au magasin de producteur sans dire bonjour pour dire qu’une note interne annonçait la fin du confinement au moins jusque fin Mai, que les contrôles allaient s’intensifier, et les amendes monter. Cédric commence aussi à avoir un peu peur de ces mesures.

Je commence à sérieusement étudier les plantes, leur « rangement » dans la science : genre, division, espèces, nom latin, etc… Et commence un carnet pour les plantes que je connais. Je lis en prenant des notes, de nouveau un étudiant, c’est rigolo. Binage des oignons avec le fils de Cédric, il commence à parler un peu plus depuis qu’on a jouer hier, c’est chouette. Les fraisiers ont eu droit à leur coup de propre aussi. J’ai commencé à faire sécher du plantain, comme un rêve m’y a fait penser. Aujourd’hui c’est coucher tôt, cette colère fatigue.

Jeudi 9 Avril

Ce matin, j’ai appris et j’ai pleuré.
Je le sentais pourtant venir, l’avais même écris dans mon carnet. Mon cœur est sombre et j’ai l’âme en colère ! Putain, ils ont osé ! Ils ont brûlé la ZAD de la Dune ! En plein confinement ! Mais quelle dignité ! Il ne me vient que des insultes qui visent leurs mères. Sortir les hélicos, drone, et cette flicaille, ça, ça ne coûte pas un « fric de dingue », non. Si ils ne sortent le fric que pour la police et ne le sorte pas pour notre santé, alors que déduire de ces lois qui écrasent notre liberté, quelles sont ses destinations ?

Les mots qui viennent pour décrire ce qu’il se passe sont simples, violents, enragés.

Qui sont ces bâtards sans honte qui se lèvent le matin pour faire ça, quels sont ces fils de putes qui choisissent ces décrets et ces lois, ordonnent et se tapent sur l’épaule la besogne accomplie, envoient des habitants brûler les cabanes sous le regard vide de ces lèches-culs bien zélés qui « ne font que répondre aux ordres ». Bichettes. Et qui sont ses salopards prêts à tout pour construire leurs merdes projets inutiles à grands frais d’argent public, dont la police devient leur milice?!  Si « tout le monde déteste la police », ça serait pas étonnant non plus. Bichettes.

Oui, l’État devient totalitaire : plus de presse (si y’a plus de journalistes qui circulent, qui fait l’information, qui surveille, qui fait le contre-pouvoir ?) , plus de moyens d’exprimer une opposition politique, plus de liberté de circuler, de se réunir, besoin de justifier chaque déplacement avec présomption de culpabilité, surveillance massive, intrusion dans la vie personnelle. Wow, et quoi de plus ? Et l’État devient-il totalitaire, ou se démasque t’il au travers de l’opportunité de contrôle que lui offre cette crise ? C’était déjà le cas pour les banlieusards, les gilets jaunes, les zadistes, les pauvres, les personnels de santé, les profs, et j’en passe. Alors quoi, on se laisse faire ?

Même si aujourd’hui c’est la force de la colère, celle qui a fait couler des larmes dès le matin pour évacuer cette émotion complexe, dont quelques briques sont écrites dans ce carnet : théorie du choc, dérive, symétrie de la radicalité ; Voir un exemple aussi profond, d’un lieu sur lequel je suis passé, voilà qui me vide, me coupe les jambes.

Mais pas cette fois, et j’espère de nouveau, car ça arrivera probablement de nouveau (inquiet pour la ZAD de nddl…), j’espère de nouveau trouver un moyen de m’échapper, par l’idée maintenant, pour des actes ensuite, par ce qu’on est encore capable d’imaginer. Une réponse, une envie, pour un futur enviable. Rien qu’une envie, savoir que l’on ne meurt pas sous cette pression, qu’il reste encore quelque chose qui bouge, là au fond.

Alors on va le bâtir ce monde, de nouveau, essayer de trouver la force. Devenir calme féroce, ne douter qu’une seconde. Pour attraper nos rêves et les garder tenaces. Rester debout, faire face. Même si ma douleur est grande et mon espoir petit. Nos chances de vivre sont nos chances de survie. Il n’est pas de Vie qui tienne dans cette vision du monde. Autant vivre debout que mourir à leur cou.

Aujourd’hui, tout a été physiquement dur. L’émotion travaille. Nous avons quand même, avec Josselin, tenté de commencer une définition d’une raison d’être d’un éventuel lieu, sur lequel on s’installerait. Résister, c’est construire. Son écriture est pour les prochains jours.

Mercredi 8 Avril

Arrosage matinal pour les oignons, salades, plants de semis d’hier (chou fleur, arroche, et herbes fines), et semis de betterave, blettes, échalotes. Ils ont tous dis merci, ça fait toujours plaisir.

La nuit dernière, c’était la pleine lune, et les animaux autour de la parcelle étaient comme des malades. Ça grouillait, une chouette hurlait, c’était vraiment la fête. En me baladant dans la montagne, voyant les rapaces, étant à proximité des animaux sauvages, je me rends compte à quel point je n’ai aucune connaissance de cette faune. Et on a discuté à midi des anciens qui chopait des vipères à la tête au calme et tout contents, pour les mettre dans la gnôle, là où moi j’ai peur d’yeux dans la nuit et de bruit d’animaux. Et c’est sûrement la connaissance de ce milieu qui est déterminant pour réussir à discerner ce qui est dangereux ou non, et du coup appréhender d’une manière plus riche ce qui m’entoure !

Repas chez Cédric et Élisabeth, saucisses et frites maison, la classique maintenant, tellement sympa. De vraiment chouettes discussions autour de ce virus, de la politique autoritaire et infantilisante de l’état, des moyens de lutter… Nous avons reparlé de la parcelle où nous avions fagoté du bois pour le pain, avec sa source, arbres fruitiers sauvages… Et partager notre délire de squatter ce beau terrain, pour y faire de la nourriture, construire un projet collectif de nature à se réapproprier nos moyens de subsistance, etc… Cette idée colle avec la vision de Cédric du lieu, et de ce qu’il sait des attentes de la propriétaire actuelle du terrain, qui l’a préservé de la chasse et coupe d’arbre. L’idée que l’on prenne racine sur ce terrain n’est pas pour lui déplaire. « ce terrain attends quelqu’un depuis longtemps ». Du coup, il va tenter de choper le numéro de la proprio, on va étudier les possibilités sur les potentiels de malade de ce terrain ! Bref, une étape de plus dans la projection d’une éventuelle installation…

Déroulage des tuyaux gouttes à gouttes avec Jean Marc, toujours intéressant, sport-douche habituel et soirée à la bougie avec la batterie qui ne semble pas bien tenir la charge du PC.

Mardi 7 Avril

Nous avons enfin trouvé la fuite du tuyau d’arrivée d’eau, et de ce fait résolu le problème de pression. Par contre, nous n’avons pas trouvé la solution pour inverser le dérèglement climatique, la rivière est chaque jour plus basse et la pluie n’est point prévue. Ça inquiète Cédric.

Il est venu cette après-midi, seul, nous avons bu un café, observés les rapaces qui se baladaient bien bas après avoir attrapé une couleuvre, et jouaient dans les thermiques de Crestat. Et puis de discussion autour de l’importance de la semence, de sa maîtrise, nous sommes allés revoir les arbres qui ont poussé là depuis la graine ou le noyau. Il y a les « petits enfants » des pommiers, repris de leurs graines, et ainsi des pruniers ou pêchers. C’est incroyable, un noyau de pêche brune peut contenir la génétique pour produire une pêche blanche par exemple, et d’autres gênes sont stabilisés, comme le fait que ça soit des « pêches de vignes », qui fleurissent maintenant, et seront mûres fin Août.

Cette génétique, cette science du vivant, l’adaptation des espèces, est ce qui selon Cedric est vraiment à retrouver dans la pratique. Sinon « on a presque rien fait », quand on achète ses graines. Chaque fois qu’on récupère les graines d’une espèce, on lui a laissé une saison pour s’adapter au climat local! Et quelle liberté cela donne vis-à-vis de sa production, produire sa semence.

Nous avons échangé sur la résistance, celle quotidienne et radicale qu’il faudrait voir collectivement croître pour construire d’autres visions de la vie. Résister c’est construire. On ne peut lutter efficacement sans ses propres moyens de manger, sans s’être passé de nos dépendances vitales à ce que nous combattons non? La notion de mafia, au sens d’organisation de moyen de production et de distribution, me laisse voir une forme possible de système autonome et complet.

Cédric est un personnage vraiment intéressant, très attaché aux traditions des environs, ces coutumes et ces connaissances, et à la fois très ouvert sur le monde extérieur, lecteur par exemple du Monde Diplomatique et cultivé sur plein de sujet, c’est un puis de discussion bien chouette. C’est le genre de bons gars à connaître et avoir la chance de croiser pendant un confinement.

Puis il y a un nouveau flic à Saillans apparemment. Ils ne contrôlent désormais plus que les attestations de sortie. Je me demande vraiment à quel moment ils ne se posent pas la question de leur utilité sociale, de leur rôle dans l’organisation générale de la société. Bien que le gouvernement ne cesse de les lécher, (il ne tient qu’à leur fidèle zèle) prennent-ils un peu de recul sur leur rôle dans soit l’infantilisation de la population (comme si les responsables du virus était dans chaque individu), soit son oppression. Le gouvernement joue la carte de nous infantiliser, nous faire porter la responsabilité de la propagation du virus à notre respect du confinement, sans jamais assumer son rôle majeur dans la débâcle des masques, lits d’hôpitaux, mesures contradictoires, mensonges. Un mauvais rêve Orwellien, à coup de « La guerre c’est la paix », de mesure de surveillance ultra poussée et d’usage de la force, les dépenses sécuritaires mises en place témoignent bien cette triste stratégie.

Je ressens donc un forte tristesse, et de la peur, pour ce à quoi pourrait ressembler un futur calqué sur le présent du confinement lorsque je regarde les tendances. C’est pourtant tellement éloigné de mon quotidien en ce moment. La ligne dominante, du « système » se radicalisant, il ne restera que peu de marge entre une radicalité réciproque et une cohabitation avec lui. La schizophrénie sera d’autant plus forte que nos modes de vies envisageables pour s’extraire et construire seront obligatoirement radicaux aux yeux d’un système de moins en moins tolérant, et laissant peu de marges aux espaces de libertés collectives et individuelles. La dissonance sera de moins en moins acceptable, le système ne permettant que d’être pris au complet, ou pas du tout, hors du monde. Quel monde voudrons-nous ? Celui des drones de surveillance, des traceurs sur téléphone, ou celui de la liberté de produire ce dont nous avons besoin, de vivre selon notre nécessaire et en respect avec les règles de la nature ? Si le premier attaque le second, avec quelles armes se battre, comment continuer à construire sous une telle oppression ?

Parfois, je me dis que la question que me pose ce virus, c’est qu’à quoi bon survivre, si c’est pour vivre dans un monde forcé, saccagé et verrouillé, d’autant plus par les mesures prisent pour ce dit virus ? J’espère que si en chacun nous ressentons l’imminence de la mort, cette mort aléatoire et invisible transportée par ce Covid, si nous la ressentons si proche et continuons à vivre, peut-être pourrions nous passer le reste de notre vie à œuvrer à un futur plus enviable que celui des dividendes, des voitures et des autoroutes, des gamins ouvriers, des flics dans chaque rue et du viol de la Terre. Peut-être en cette conscience de la mort, qui n’est pas encore là, du moins pour moi, nous trouverons le courage et l’énergie pour exiger envers nous même un meilleur usage de ce précieux temps ici.

Lundi 6 Avril

Réveil tardif, avec le soleil qui entre par la grande fenêtre désormais sur les coups de 10h. Repiquage maintenant classique des salades, et Jo et moi commençons à avoir mal aux genoux (je vois pas le rapport) à force d’être accroupis. On se demande s’il y a des apprentissages sur les étirements et les postures dans les écoles de maraîchage. Nous on s’étire où on a mal.

On se dit que si le système de santé s’écroule, ou s’il ne nous était plus accessible, un sacré retour arrière dans le confort de vie aurait lieu. Les trucs aujourd’hui « bénins » deviendraient sûrement grave (genre une belle coupure, des brûlures, des entorses, aujourd’hui bien pris en charge), et les trucs graves sûrement mortel. Ce savoir est t’il réappropriable à des échelles plus petites, la transformation de plantes en concentration médicamenteuse par exemple ? Quels seraient les premiers éléments d’une médecine décentralisée ?

Et cela est sans parler des maladies chroniques ou génétiques, comment se faire soigner ou se soigner demain ?

Nous avons servi l’apéro à Cédric et ses enfants, c’était chouette comme petit moment, le soleil invite à ce genre d’instant, et ça me rappelle ces vacances où le retour d’une rando, d’un p’tit boulot ou d’un bricolage se termine avec une fraîche bière de repos.

Jean-Marc nous a prêtés 3 livres, c’est un super chouette geste, une jolie intention je trouve. Un bouquin des Bourguignons sur la terre et le sol, un bouquin d’histoire qui se lit « comme des fables », et un roman, de quoi bien s’occuper. Un livre prend une dimension différente lorsqu’il est conseillé, encore plus prêté, et surtout depuis le confinement où tout n’est plus accessible à l’envie, il faut lire ce qu’il y a à lire !

Petite session de photo à la lumière de la lune, je m’amuse à apprivoiser le boîtier de l’appareil. Beaucoup moins à apprivoiser les bêtes qui viennent rôder autour de la parcelle, ce qui m’a fait déguerpir, moi et ma témérité ! Je n’ai pas pu voir ce que c’était, et la peur se construit dans son imaginaire. L’inconnu laisse donc place à tout imaginer ! Ils sont tellement présents et partout autour de nous, ces animaux, qu’il va bien falloir que j’y fasse face, et on se sent bien petit face à deux yeux qui vous regarde à la lumière de la frontale.

Dimanche 5 Avril

On a fini la série « Invisibles – Les travailleurs du clic ». Nouvelle domination, nouvel esclavage. Ça colle assez avec nos dernières réflexions, décrites les deux derniers jours. La solution proposée ? Monter des coopératives à but non lucratives pour répondre au même besoin, mais avec des conditions descente pour chacun. Et puis ça questionne notre besoin de réseaux sociaux aussi, à travers la vie de ces modérateurs.

On se rend compte déjà, que non, le prétendu Algo, cette entité désormais omniprésente et objectifiée, concept vague, flou et impénétrable (comme les voies du seigneur), n’existe pas. En tout cas, il a besoin d’êtres humains, pour faire des taches bêtes et méchantes, pour « entrainer » l’intelligence artificielle, et ces humains sont largement sous payés, sous la limite même du concept de décence.

Et je me dis, à quel moment avons-nous besoin des réseaux sociaux ? Et il existe des alternatives. Qui sont souvent condamnés à en rester, par le pouvoir des monopoles actuels. Mais si nous avions besoins demain, de se passer d’eux. Nous pourrions héberger nos propres serveurs d’un « réseau social » numérique, pour répondre au même « besoin » d’aujourd’hui : S’organiser, garder contact avec des personnes à l’étranger, s’informer. Mais nous pouvons faire autrement. Et cela veut dire se réapproprier le mail, les sites d’infos locales. J’y songe de plus en plus, à m’extraire de Facebook.

Mais en même temps, ça serait également en un sens se radicaliser, quand dans mon entourage, beaucoup de personnes l’utilisent, et ça me permet aussi de garder une forme de vision sur une autre réalité que la mienne. Cependant, pour savoir si j’en ai besoin, il faudrait tester de s’y passer.

Aujourd’hui on a repiqué des salades, dans une terre impeccable, qu’on avait préparé depuis plusieurs jours en l’arrosant au préalable. Je sens que je prends peut-être un peu trop d’initiatives, sur l’arrosage, sur l’anticipation de ce qu’on peut faire, et que ce n’est pas le rythme de Cédric, et qu’il faut que je reste à ma place.

Petite balade dans la forêt, j’ai cru entendre un chien, en plus j’avais oublié mon bâton, alors je suis redescendu bien vite. On se sent vraiment tout petit dans cette montagne, à suivre des sentes, passer devant des terriers, se frayer un chemin, et l’on vient vraiment en spectateur.

Nous avons rédigé la prochaine lettre de nouvelles, et pas de nouvelles de Max que nous avons essayé d’appeler.

Samedi 4 Avril

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de mon petit frère, il a 18 ans. Wow. Ça nous rajeunit pas comme dirai les vieux à chaque anniversaire.

Insomnie la nuit dernière, alors j’ai tué mon temps à regarder les biotopes pour les morilles, les vertus du plantain et du genévrier, le cycle de l’azote des plantes, et la théorie des symboles, bref, j’ai zoné. La lune donne une lumière dans ce ciel sans avion, qui couvre le calme d’une forme de poudre. L’ambiance de la nuit. On éteint les lumières lorsque l’on mange, et nous voilà spectateurs du spectacle du ciel et de la nature sous cette rare lumière. Des arbres y prennent une dimension complètement différente d’en journée.

Nous avons poussé le raisonnement d’hier sur notre positionnement possible vis-à-vis du passé d’une part, qu’on peut, ou non appeler « notre passé », celui de nos ancêtres. Et d’autre part, à ce que ce passé influe aujourd’hui dans les exploitations d’êtres humains. Nous pensons ici à ceux qui fabriquent nos T-shirt, minent le cobalt, mais aussi livrent des MacDo sur Uber, etc… Pour produire des objets et services qu’il nous est possible d’acheter qu’avec ce système d’exploitation, d’esclavage, en place. En clair, que le mode de vie vanté par le système dans lequel j’ai grandi n’est possible qu’avec l’esclavage d’autres êtres humains. Étant souvent nous même des esclaves d’autres logiques.

Est-il possible de s’extraire de ce système, de faire que, à chaque geste, nous ne soyons pas complices de ces exploitations ? Actuellement, il semble que non. Pour vivre avec, ou plutôt pour vivre sans (ce système d’exploitation de l’être humain par l’être humain), nous avons donc vu 4 portes de sortie, pour vivre avec cette conscience. (Si vous en voyez d’autres, le débat est parfaitement ouvert !)

– Le suicide, la fuite radicale, ne plus participer du tout à ce système

– Aller vivre dans une tribu autosuffisante et vivant sans aucune exploitation des uns par les autres. (Si ça existe)

– La construction, en mode « hybride », en transition, d’une société qui tend à répondre à ses propres besoins par ses pairs, en garantissant à chaque nouveau service substitué du premier système l’éthique de sa réalisation. Bien sûr, cela implique des besoins simples, une vie simple.

– Ignorer le problème, construire un mécanisme de défense ou de justification de ces inégalités

Encore une fois, par cette vision, la perspective d’une vie simple, basée sur l’autonomie dans nos moyens de subsistance, en collectif et dans un but commun et partagé, me semble enviable, en ce qu’il comporte de beauté théorique et quotidienne, et en ce qu’il contient de viable, pour la Nature, pour tous les êtres humains et pas seulement les bénéficiaires d’un dit-nouveau système.

Cela implique de redécouvrir des outils appropriables, leur savoir faire et leur fabrication, des facultés d’un groupe à coopérer et collaborer, de techniques et de savoirs (agricoles, d’arbre, de plantes, de conservation… Foison!), d’histoire et de conscience (féminisme, écologie, histoire du monde, politique…)etc… Je crois en notre capacité collective.

Nous avons réparé (une bonne fois on l’espère) le tuyau d’arrivée d’eau. Pas mal de fuite dans les raccords et un bouchon de calcaire débouché. Il ne pleut pas depuis qu’on est arrivé, et il n’est pas prévu de pluie pour les 10 prochains jours. C’est inquiétant, il faut arroser les cultures souvent, et les semis risquent de ne pas trop aimer le combo soleil + vent pour leurs premiers jours.

Vendredi 3 Avril

Belle journée tranquille. J’ai creusé des sillons pour arroser les pois plus efficacement qu’avec le projeteur, je me suis retrouvé moi enfant jouant dans le sable pour faire des barrages à l’eau des flaques des rochers, mais à l’inverse. C’était très plaisant. J’ai bientôt fini *Petit Pays* de Gaël Faye, un vrai bonheur à lire, malgré les dures réalités qu’il raconte. Ça m’aide à mieux comprendre son passé et ses textes.

J’ai trouvé la fuite d’eau ! À un raccord dans la rivière, on le réparera demain, à priori ça devrait régler le problème de pression et d’air dans les tuyaux des derniers jours. Je cherche des morilles dans la forêt, mais pas de trace pour le moment… Hâte de me régaler, si j’en trouve ! Askip elles sont grandes et blanches ou petites et noires.

Grégo est venu boire le café, encore de chouettes discussions. Pour les anciens « Un savoir, ça se vole », ça s’apprend en regardant mais ça s’explique pas. C’est drôle de voir comment en quelques générations, les transmissions de savoirs ont évoluées. Aujourd’hui, on se disait qu’on apprenait plus trop des vieux. Mais que peuvent-ils nous apprendre, lorsque tout a bougé si vite, qu’à notre âge, ils avaient pas encore l’eau courante, et que nous on vit le crédit sur téléphone et la « vision-conf » haha. Mais justement, est ce que ce n’est pas le moment, pour nous retransmettre des savoirs-faire jusque-là dénigrés, (rentabilité, spécialisation toussa toussa), qui semblent maintenant bien utiles dans une idée de sobriété, plus que de continuer à chercher à aller plus vite ? Et de cette situation, nouvelle, nous nous dotons (nous, les jeunes, ou si vous dites les d’jeun’s, c’est que vous êtes un chouï trop vieux) d’un savoir qu’on peut aussi échanger, et c’est pas descendant comme avant vieux>>jeune, j’me dis que si chacun est prêt à apprendre de l’autre, on doit pouvoir se transmettre de chouette choses. Est-ce qu’on pourrait imaginer un tour de France des vieux, où l’on récolterai des techniques paysannes anciennes, et accessoirement on buverai de la bonne goutte maison ?

J’ai eu le sentiment de sortir de l’école avec une vision de l’Histoire très monolithique. Le temps, les actes, et la « petite histoire », apparaissent pourtant un jour, petit à petit. Non, l’histoire, celle qu’on voudrait nous mettre avec un grand H, n’existe pas, du moins telle qu’on l’a apprise. Raconter le passé, c’est forcément prendre position, un moment donné.

Je me suis retrouvé perdu, en colère et frustré, quand je me suis rendu compte que je ne connaissais pas le nom d’un anarchiste, rarement une fois le nom d’un révolutionnaire, ou alors dans leur part « non-violente » (Gandhi, Mandela…), que j’ai cru jusqu’à trop longtemps que l’on avait « découvert » l’Amérique, alors que des peuples y vivaient!

Et quand ce grand bloc monolithique tombe, et apparaît sous de petites et nombreuses faces qui s’éclairent, comme à chaque fois qu’on aurait allumé une ampoule, la complexité du monde se révèle. La force des actes prends une dimension, celle de l’impact, celle du symbole que peuvent avoir des évènements, même petits. Lorsque ce bloc monolithique se fissure, on aperçoit par les failles les vaincus, les morts, les colonisés, ceux que leur « Histoire » préférerait oublier. Leur? Mais à qui? Mais pourquoi démunirai-t-on dès l’école des citoyens de leur passé, ne racontant qu’une surface lisse, dans laquelle il est facile de s’y regarder ? Comment se fait-il que le mot « révolution » sonne pour notre génération comme une défaite assurée ? Comment se fait-il que dans notre conscience collective, le communisme = le goulag, et le capitalisme un système du moindre mal ? Que les résistants soit honorés sans honorer leurs valeurs, les colonies séparées de notre dépendance directe et actuelle pour maintenir notre niveau de vie?

J’ai l’impression que quand le bloc tombe, alors des failles apparaît une nouvelle vérité, une façon de voir le monde nuancé, où la voix des perdants vient parfois remonter leurs espoirs, leurs raisons, leur sang. Et ce passé, non, n’est souvent pas flatteur pour les Français héritiers de ce sang, ces massacres, ces dominations. Et en l’apprenant, alors un sentiment de honte m’envahit, et on refuse d’être dans ce confort au prix de ces morts, de ces colonies, de ces peuples asservis par une armée « qui démocratise » à coup de mortier, on comprend alors un peu mieux.

Comment ne pas avoir honte ? Comment vivre avec ce passé, celui de notre pays, celui de présent confort, et quelle position pouvons nous prendre ? Ah, il serait bien tentant de tout jeter, de tout dire : « *C’est la faute aux anciens*« . Mais tout ce sur quoi nous tenons tiens sur ça. Alors pas de paix possible sans que nous diminuions notre « confort », ou plutôt notre capacité à sur-consommer !

Je pense que ce n’est que par l’ignorance de notre passé que l’on peut tenir des politiques migratoires aussi médiocres et racistes. En continuant notre position de colon méprisant. Ce n’est que par l’ignorance de ce passé que l’on peut continuer à vivre, consommer comme nous sommes en train de le faire, insouciants et avec le sentiment de le mériter. Alors, pourquoi construit-on un passé monolithe dans la tête des collèges et lycées ? De qui cela protège les intérêts, n’est-il pas plus facile de gouverner un peuple ignorant?

Et comment pouvons-nous nous réapproprier notre histoire, rencontrer d’autres récits, sous d’autres angles que le « Récit National » qui voudrait nous faire croire au français unique avec une seule identité. Comment diffuser ces « autres » histoires qui forme une autre Histoire, et qui semble un peu plus émancipatrice et juste, que celle souvent racontée à l’école et sur les plateaux télés ?

Jeudi 2 Avril

Un basculement de l’état d’esprit, étrangement, je commence à me projeter dans ce temps incertain de confinement. Nous en avons parlé avec Marion, même si les pensées sont régulières et l’envie d’échanger forte, on va pas d’envoyer des messages pour ne rien dire. Nous commençons à entrer dans une forme de routine, les choses n’ont plus besoin de toutes se dire, « ça glisse ». Notre façon d’envisager le quotidien est moins « primaire », nous commençons à vouloir prendre plus de temps pour nous, individuellement, la relation au travail avec Cédric prends forme dans une habitude, il y a pour moi comme un basculement. On envisage presque de mettre des réveils.

Nous sommes allés prendre notre première douche chaude chez Cédric, suivie d’un bon repas, c’était comme un air de vacances, genre le style repas d’été en terrasse, petite salade.

Tiré de la rivière, il y a une bélière qui alimente les terrains en contrebas, depuis plusieurs dizaines d’années. Elle passe dans les jardins, d’où l’on peut tirer cette eau magnifique, claire, dont j’ai déjà décris le lien vital que l’on entretient avec elle ici. Je me suis dit que c’était un bel exemple de commun que cette eau qui circule chez chacun, dont le fonctionnement dépend de ce que personne ne tire plus pour son avantage individuel, sous peine de mettre en danger les autres, de nuire, et à ce que chacun entretienne sa partie pour le bon fonctionnement collectif.

Mais voilà, c’est aussi aujourd’hui que j’apprends que notre voisin a carrément coulé du béton et mis cette bélière en tuyau, qui est normalement à l’air libre, pour s’affranchir de son entretien, et faire une prise d’eau pour sa maison. Et visiblement, il ne comprend pas l’impact de son action sur ce patrimoine collectif et ancien, d’un tuyau qui durera 10 ans où la bélière est la depuis 10 fois plus au moins, et n’ayant rien prévu pour son entretien, assure des disfonctionnements pour tous ceux en aval.

Moi, ça je pige pas. Et quels sont les recours dans ce cas, où un individu compromet le collectif pour son avantage propre? Bien sûr, les autres voisins sont déjà fâchés, le conflit est là où sera la. Mais je ne comprends pas cette obstination, le refus de l’évident, j’ai la sensation d’être face à la même absurdité que devant les injustices perpétrées d’humain à humain. Quelle est la vision de cet homme sur ses voisins, sur le chemin que cette eau doit parcourir après son passage chez lui ? N’y a t’il là qu’une « flemme » d’entretenir son canal ? Quel lien existe entre cet homme et l’histoire de ce lieu, de ce qu’est et a été cette ligne d’eau, pour des générations de paysans ? À quel moment on se dit en coulant du béton dans cette eau magnifique que c’est une bonne idée putain !

Ce canal, avec cette eau cristalline qui porte quelques branches semblant jouer la course, sous le soleil et dans un bruit d’oiseau, m’a violemment rappelé à mon enfance, mes vacances privilégiées à la montagne, où l’on prenait déjà le goût d’exploration, de bricoles en tout genre, et cette eau, cette image, c’est ça qui me relie à ces souvenirs, certainement idéalisés, mais bercés par ce miel des tendres mémoires. Merci. Merci pour ces vacances, merci pour ces souvenirs qui coulent maintenant dans mes veines comme cette eau, qui ont rempli mon imaginaire et mes boîtes à rêves, à odeur et à envies. Garder ce lien à l’enfance m’est précieux, et ces images subites sont un cadeau auquel je veux dire merci.

Mercredi 1 Avril

On fait une énorme teuf à la cabane. On a ramené une quinzaine de personnes, qui ont chacun ramené de quoi boire un coup, et on a commencé un tournoi de tarot. Une énorme tartiflette à été sortie, et après l’Internationale chantée en coeur, on a partagé le vin d’un tonneau. Puis la blague du 1er Avril s’est arrêtée. Mais on a quand même mangé d’excellente pomme de terre dans le pesto de roquette, un régal.

Petite journée, réveil tardif, plantage de topinambours et d’échalotes de Saillans. Une espèce de Saillans depuis des générations est cultivée ici. Elle ne se conserve pas, monte directement une fois sortie de terre, mais donne 2 fois par an, est est parfaitement adaptée au climat d’ici, increvable. Tellement qu’on a récupéré les pousses alors que Cédric les avait mises sur le paillage d’un abricotier, et ça poussait quand même. Pour certaine espèce de tomates, Cédric sélectionne les graines sur près de 15 ans maintenant. Il ne les arrose qu’une fois par mois pendant la saison d’été !

Désherbage des fraisiers, arrosage des plantes et préparation d’une plante, au motoculteur. Sport et douche avec Jo, discussion sur le financement entre copain des projets de chacun. Est-ce raisonnable, quelle condition mettre pour prêter sereinement à un ami de l’argent ?

Une forme de routine s’installe. Le temps devient un peu long dans la perspective de voir Marion, les habitudes du voyage nous permettent quand même de relativiser un peu cette distance forcée, malgré cette fois si peu de kilomètres entre nous. Encore une pensée pour Saint Exupéry et une phrase qui m’a beaucoup marqué :

La distance ne mesure pas l’éloignement.

Saint Exupéry dans Terre des Hommes
Mardi 31 Mars

Ce matin, le thermomètre indique -4°C, le premier réveil habituel, qui est toujours au début du lever du soleil, est à 6h30 ce matin. Je ne sais pas si c’est le premier chant des oiseaux, le début de luminosité, où le froid maximal, mais nous nous réveillons toujours avec Jo à ce moment là.

Nous avions prévu le froid, les petites bûchettes sont déjà rentrées, on peut allumer un feu sans bruit. Sortir du duvet, lever doucement, mais rapidement la trappe du poêle, mettre les coucouris, le bois de cagette, les petits bois, la bûche moyenne, fermer doucement la trappe, ouvrir la lucarne, allumer avec espoir la première allumette, attendre, allumer la seconde, c’est bon le feu est pris. Et vite, hop, sauter dans le lit, remettre une couette sur le duvet, « Ziiiip« , fermeture du duvet jusqu’en haut, emmitouflage maximal. Le réveil suivant sera moins froid !

Ce matin, Cédric est au pain, donc on sait qu’on aura pas de visite. Mais on sait aussi qu’on aura deux belles miches dans l’après midi. Ouah, la roquette donne peut-être envie de miches, certes, mais ces miches là, on les apprécie dans notre début de routine, un bon pain bien frais…

Arrosage matinal de nos salades qui ont mal vécues le repiquage, je les met sous mon attention toute particulière, arrosage au pied hier soir et ce matin… Aller les p’tites salades, on va y arriver ! Il y a moins de pression dans le tuyau d’arrivée depuis la rivière, sûrement une fuite, ça va être un petit chantier… Le niveau de la rivière baisse, et les pluies prévues s’évaporent, elle ne sont pas là.

Grosse journée sociale aujourd’hui, Jean-Marc, un ancien qui vient aider au maraîchage de temps en temps, surtout pour tenter d’augmenter la part de graine maison dans la production de légume si j’ai bien compris. Il me raconte ses histoires de montagne, le changement qu’il perçoit dans la pratique actuelle, et les dérèglements climatiques, en montagne ou ici. Dès qu’on pose quelques questions, les gens sont souvent vraiment content de partager ce qu’ils savent, et du coup j’en ai appris encore quelques trucs sur les plantes sauvages du jardin : plantain, excès d’oseille = mauvais pour les reins.

Les ryzhomes de chiendent ont des propriétés pour lutter contre la fièvre, entre autres, askip. Et on en enlève tout les jours des rangs de légumes, je vais essayer ! Je vais aussi essayer d’écrire les plantes que je connais sur mon carnet, histoire de garder la mémoire et creuser un peu certaines propriétés !

En plus, Élisabeth vient avec ses enfants, et ça permet de discuter un peu avec des « inconnu.e.s », et c’est intéressant d’observer la façon dont on parle de notre « avant » le confinement. Et le sujet de notre « pendant » sera inexorablement un moment inoubliable pour chacun, et on se demandera peut-être, même dans quelques années, où étions nous pendant notre « pendant confinement » ? Et peut-être pour beaucoup d’entre nous, nous aurons une drôle de sensation d’avoir rien vécu. Ou peut-être d’avoir vécu au contraire un moment remplis de souvenirs, devenus mémorables par le contexte. Ça doit bien sûr dépendre de nos conditions de confinement. Mais la nostalgie peut-être sera la. Le temps où nous avions le temps.

Et peut-être même que pour des gens, le avant confinement sera radicalement différent du après confinement. Des idées nouvelles ou abouties, avec en sortie une détermination à les réaliser ? Et puis, le après devra, devrait et sera différent du avant. On ne sait pas encore dans quel sens. Mais chacun de nous va être de la partie, qu’on le sache ou non !

Et combien sommes nous à avoir ces réflexions ? Quelles sont les classes sociales qui ont le luxe de se poser ce genre de questions ? Est ce que pour beaucoup, l’avant ne sera pas comme l’après, piégé.e.s dans des rapports de domination inextricables face à un système : les gilets jaunes, les ouvrier.e.s, les prolétaires, pour qui aujourd’hui le pendant est déjà très semblable à l’avant, avec en plus des lois qui les pressent aujourd’hui encore un peu. Passer l’idée que 60h/semaine est possible, se faire réquisitionner ses congés, n’être, chaque jour, toujours plus un pion dans la machine à broyer. Et devenir dès lors, encore plus remplaçable.

Et quel est l’après, dans ces conditions, possible ? Quel sera l’après viable et enviable, pas seulement pour nous, mais aussi pour ceux dont le confinement n’est pas le moment de remettre toute sa vie en question, mais celui dont on incombe le devoir (entre autre par le manquement de nos gouvernants au leur), le devoir d’être présent pour faire tourner la machine, devoir qu’on impose si l’esprit d’utilité soudainement brandi n’a pas suffit à envoyer ceux qu’il faut au charbon, sans protection.

Et si pour certains, l’après enviable, ça serait d’être à l’arrêt?

Récolte de roquette en masse et fabrication de pesto de roquette. Les patates du ravitaillement d’aujourd’hui vont se marier parfaitement bien avec cette concoction… Mmh… Quand chaque nouveau repas devient un mythe…

Lundi 30 Mars

Difficile réveil. Ce matin, je me réveille avec le confinement, j’en ai rêvé, il s’immisce. Va t’il s’installer?

Rêve éveillé de révolution, de prendre radicalement un tournant, de saisir l’opportunité, *la dernière avant le non retour absolu*, de renverser la table. Une forme de pulsion. « Mais bordel, si quand 1 milliards de gonz sont enfermés chez eux on arrive pas à un truc, c’est qu’on est naze », me vois-je sortir tout de go.

Mais c’est qui ce on ? Pour moi, ça semble être tout mes amis qui sentent qu’il faudrait ressortir de cette crise avec une nouvelle idée collective de la vie que celle du libéralisme. C’est toutes ces personnes qui écrivent et qui sont lues, les Gaël Giraud, les Jancovici, les Ruffin, les Servigne, ceux qui plaident, qui injonctionnent, qui exigent : Ne pas repartir comme avant.

Et c’est quoi ce truc ? Bâtir une société juste, en lien avec notre niveau de connaissance sur le climat, sur les dominations, sur les êtres vivants ? Sûrement. Mais si ça rimait aussi avec décroissance, perte de confort, liberté collective de survivre face à la liberté de destruction, déconstruction de valeurs, déchéance, abolition de la propriété. Qui serait désormais partant ? Et même si la majorité le serait, serions nous en capacité, aurions nous le pouvoir de renverser ces valeurs ? Pourrions-nous réécrire les règles pour que ceux qui les ont écrites ces dernières années, pour eux et par eux, ne nous impose plus la direction forcée du mur, ou des murs. Murs climatiques, murs sociaux, murs intellectuels, murs, murs, murs. Y’a de quoi se taper la tête dedans.

Mais faut il attendre la majorité ? Nous n’aurons jamais assez fait « d’éducation », jamais assez travaillé les valeurs, et si bien que l’argument de la majorité, face aux armes médiatiques tenues en face, en fait souvent une raison à repousser un moment où l’on devrait prendre une responsabilité, endosser d’assumer ce que nos actions pourraient engendrer.

Et puis, à quoi bon faire la révolution, si c’est pour demain, sitôt le pouvoir repris, n’avoir aucuns moyens de subsistance ? Avons nous « aucun moyens de subsistance » ? La révolution, le renversement de la classe gouvernante, devenu nécessaire pour qu’elle cesse de nous mettre en danger, passe t’elle avant tout par la réappropriation de nos moyens de production, d’émancipation et de lutte ? En quoi prendre le pouvoir de réécrire nos règles collectives, nous donnerais les moyens logistiques de s’émanciper et de subvenir à nos besoins ? Et pour quelles valeurs, de quel idéal nous batterions-nous? Serions nous prêts, réellement, à tenter une révolution, et de se rendre responsable des conséquences des arrêts nécessaire de certaines de nos actions (aéroport, répartition sociale, redistribution de la propriété…) pour « vivre », lançant d’autres vers la « survie ».

Même si il parait maintenant évident que de se doter de nos propres moyens de subsistance est nécessaire; je n’abandonne pas encore l’idée que si l’on ne peut s’extraire du système, de son impôt (par la loi), de ses services (qu’on peut par ailleurs faire sans État), et de sa répression, il est alors aussi nécessaire que de destituer les tenants de ce système, une fois établis nos besoins, tranchés nos débats philosophique (valeurs, morale, éthique…), et défini une raison d’être ensemble, si il y en a une. C’est pas beau la théorie ? Ça fait du bien de poser ses débats.

Et puis une question aussi, qu’est ce qui fait que parfois, à un moment, une singularité opère, l’histoire accélère, une civilisation meurt, une révolution naît. Où est ce que c’est la manière de raconter l’Histoire qui nous donne ce sentiment? Qu’est ce qui parfois, arrive à lier les êtres humains, dans un destin commun ? Posée autrement, quels sont les éléments qui déterminent le mouvement coordonné de millions d’êtres humains ?

On a essayé de purifier de la cire d’abeille à partir de rayons de ruches malades. Ce fut un bel échec, après tant d’énergie et de précaution, nous n’avons récolté qu’une maigre pellicule sur une belle couche d’impuretées… À retenter avec une cire de meilleur aspect !

Le contact avec Cédric passe toujours aussi bien, et j’en apprends, c’est chouette cette relation qui se fait.

Les grosses questions d’en haut vienne de cette super discussion qu’on à eu avec Jo ce soir. C’était un vraiment chouette moment, d’une belle sincérité. La cabane donne cette ambiance parfois de pouvoir y créer un monde, d’y être un bon endroit pour laisser germer des idées et pousser des envies.

Dimanche 29 Mars

Ce matin, le changement d’heure me perturbe. Tiens, il est 10h et le soleil n’est que là ? C’est drôle. Si si je vous jure, hilarant même.

Ce matin, rien de prévu du tout de la journée. Tout notre confort est là, nous avons le temps de nous ennuyer. Alors parfois quelques minutes passent, dans le silence commun, la tête chacun quelque part, et peut-être même au même endroit. On a aussi le temps de se poser pour lire. C’est bon. Ça pourrait vite devenir long, mais ce n’est pas qu’il n’y a rien à faire, pas mal de projets en tête, non, c’est juste que rien ne presse. Nous sommes à l’abri de la faim, du froid, rien ne presse plus pour aujourd’hui.

Première partie de MYA, un jeu de stratégie qui se joue sur les règles du Yam (5 dés, 3 lancers, des combinaisons), et un plateau avec les combinaisons. Le but est de finir une ligne ou une colonne avec ses pions, que l’on pose si on réussi la combinaison, ou que l’on termine ses pions.

Mya du matin

Les pâtes du producteur du coin font bien plaisir. C’est ouf comme ça change la perception de valeur de savoir que ça alimente quelqu’un du coin. A quel moment avons nous commencer à en prendre conscience ? Qu’est ce qui ferait le déclic, chez d’autres ? Que la valeur de ce qu’on mange peut se trouver dans la façon dont on sait d’où il vient ?

Jo bidouille et écrit sur l’ordinateur qu’on à récupéré. J’ai eu un peu peur que ça change notre quotidien simple que j’apprécie beaucoup. C’est en quelque sorte m’éloigner d’une forme de valeur de simplicité que j’aimai vivre jusqu’ici. Mais j’écris bien sur un smartphone, c’est pas moins compliqué ! Je me suis surpris de mon jugement, rude, et finalement, il fait juste différemment de moi, et en quoi ça change ma façon de vivre et de faire, à moi ? Finalement, ça m’apprends aussi beaucoup à vivre en acceptant l’autre entièrement, dans ce qu’il a de different, dans ce que ça ne remet pas forcément en question chez moi. Continuité des apprentissages du voyage.

On a fondu de la cire, d’une ruche dévastée. L’odeur est chouette et c’est un drôle de matériau que cette cire, liquide et marron puis solide et jaune, malléable et agréable… Sensation similaire à celle du pain quand on le pétrit, ou la taille d’un bois très dense, toucher un matériau noble, se sentir reconnaissant du travail précédent… C’est rigolo à observer !

J’ai lu un très bon article sur l’analyse de cette crise, par Gaël Giraud, vraiment chouette et documenté.

Pis un truc très très drôle.

Samedi 28 Mars

Lecture d’un livre sur les plantes, puis ramassage de pommes de pin, dites *coucouri* en patois, qui sont nos allumes feu. Nous commençons à connaître et reconnaître cette forêt, proche de nous. Un drôle de sentiment nous imprègne lorsque l’on reconnaît un arbre, le chant d’un oiseau ou une baie comestible. Un drôle de sentiment de chez soi, que quelque chose de familier se crée, une relation.

Quelle colère de savoir les injustices. Savoir que 8 flics prennent à partie une jeune de 19 ans, utilisent un tazzer, et bien sûr où ça? Dans une banlieue ! Le dégoût antipolicier monte. Certains n’avaient pas attendu le confinement pour être con, pas surprenant que certains profitent de la crise qui leur donnent une raison d’être là. L’échelle est bien huilée, il existe maintenant (et il a existé) des formes de « sous-citoyen.ne.s » qui n’ont pas accès aux droits. Ni justice. Ça tombe bien, ce soir on regarde « A vif », la pièce de théâtre de Kery James, en libre accès. qui porte justement sur la question des banlieues, des responsabilités, dans un fascinant duel de rétorique : l’État est t’il le seul responsable de la situation actuelle des banlieues en France?

Cette après midi, je pars visiter les montagnes alentour. C’est chouette de se donner un point repérable depuis la cabane, et de se dire : je vais aller là bas. Aujourd’hui c’était un genévrier de Phénicie. Certains auraient plus de 300 ans selon Cédric. Ils peuvent vivre au delà de 500 ans! Celui que je vise est très reconnaissable depuis la cabane, et forme une grosse boule foncé sur la crête.e Je coupe alors à travers la forêt, passe par les pierriers pour éviter les buis qui arrivent à mi-hauteur et qui sont relou à franchir. Mais je l’ai raté. Avec les jumelles, observer la vallée depuis un point haut est un chouette passe temps. Je prendrais mon carnet à l’occasion. Je pense un peu à David Thoreau et son bouquin « Marcher ». C’est le moyen aussi de se trouver un peu seul, respirer et aérer sa tête.

C’est assez bizarre et déconcertant de se savoir encore forcé à l’arrêt pour quelques semaines. Ça pose encore plus la question du « À quoi bon? » général qui jalonne ma vie. A quoi bon repartir si c’est pour faire pareil qu’avant? Si ce sera différent, alors comment ce sera? Et comment je veux que ce soit ? Est ce que s’installer quelque part ne fait pas sens ? Accepter que la vie sera surtout des questions, c’est une première réponse qui modère le besoin de répondre aux autres.

Je me rend compte que le plus important pour moi pour la suite est pas tant l’endroit, ni la qualité de la terre, ni la beauté du lieu. C’est ce qui est possible d’imaginer avec les gens, de quel rêve de vie on rêve ensemble. C’est un peu utopique. Mais c’est ce qui fait le plus sens, se poser les questions avec des gens avec qui on peut tenter d’y répondre, plutôt que de vivre ou subir la réponse d’autrui.

Je suis impressionné de la force avec laquelle s’applique les règles de déplacement et les on-dis sur les amendes, sur ma manière de percevoir mes déplacements. Déjà bien sûr, laisser la justice à la bonne volonté d’un bleu me donne un peu la gerbe de manière générale. Le côté justification d’un tel autoritarisme par une raison sanitaire me laisse toutefois très sceptique. À qui profite cette peur de simplement se promener seul, d’être laissé au libre arbitre de quelques uns, et d’avoir en permanence un justificatif ou une justification pour être dehors ? Comment légitimer une telle terreur quand les oligarques ne donnent même pas le sentiment de savoir où ils vont, semblants toujours persuadés de leur propos et en changeant pourtant toutes les semaines.

Je rêve chaque jour plus fort d’un débarras de cette caste, qui ne portent aucune des valeurs sur lesquelles la « République » s’est fondée, montrant chaque jour leur capacité à penser l’intérêt collectif et le bien commun comme une source de richesse à piller. Il est temps, selon moi, de se doter collectivement des outils nécessaires à notre subsistance, faire le deuil de notre état de confort et du rêve promis par les mirages du Progrès, comprendre et assumer notre histoire collective, pour construire en conscience, à la force de notre idée du bonheur, un monde viable et enviable.

Vendredi 27 Mars

Il a gelé ce matin, -3°C. Le soleil arrive à 10h12, (en gros, en tout cas on a gagné 3 minutes!), et une demi heure plus tard le tuyau d’eau est dégelé. Le feu allumé à 8h réchauffe l’eau pour la Ricorée.

Ce matin je me surprends à ne rien faire. Littéralement. Genre, j’ai pas envie de dormir, ni de lire, ni d’être sur mon téléphone, genre envie de rien. Mais pas comme quand on a envie de rien mais qu’on voudrait en avoir envie. Genre, le calme, les oiseaux, le regard dans le plein du vide, la tête reposée, aucune pensée. Rien. Et on se surprends, au bout d’un moment. Tiens, je ne pensais à rien, et je ne voulais rien. Juste être. C’était marrant comme expérience. Je pense que ça m’a rendu heureux et serein pour la journée.

Ensuite j’ai écris la lettre de nouvelles, quelques corrections avec Jo, après le petit dej à la semoule. Petite mise en dynamismes physique progressif, on fait p’t’etre plus de vélo, mais c’est pas une raison pour se laisser aller, on remet René sur le tracteur !

Macron annonce la guerre, cette fois contre le Covid. Quelques milliers de morts et de blessés graves, et déjà des hôpitaux remplis, du manque de matériels. Pourtant, le budget de l’armée augmente régulièrement, surtout avec le gouvernement Macron. L’argument ? « Pour se défendre ». Mais si il s’agissait de défendre la souveraineté nationale, le territoire français, alors, on peut se dire qu’en cas de guerre, le nombre de mort et de blessés serait bien plus élevés que celui qu’engendre en ce moment le covid. Donc une approche de défense, prévoirai aussi un système capable de nourrir, soigner, produire le nécessaire pour tenir une « guerre ». Mais est ce qu’un tank, un drone, réponds à ce besoin, nécessairement annexe à une volonté guerrière ? Non. Notre armée est donc plutôt axée sur l’attaque, en dehors de notre territoire. On parle de « défense », mais que défendons nous, si ce n’est l’assurance de nos modes de vie basé sur l’exploitation des pays où l’ont apporte la « démocratie ». N’y a t’il pas meilleur usage de ces ressources, minerais, énergie, hommes, pour un autre projet que l’asservissement d’autres hommes ? Comment expliqueront-ils une approche de « défense », quand notre système de soin est saturé pour un milliers de « blessés » du covid ?

Aujourd’hui, pas mal de passage, je revois la voisine qui récure le canal d’irrigation, les enfants de Cédric, Grégo, une amie à lui et sa fille, bref, la terrasse de notre petite cabane devient presque un café résistant, qu’on s’amuse à jouer avec beaucoup d’humour avec Jo. Y’a bien toujours un mètre de distance entre les gens et on lave les tasses… Les discussions avec Grégo sont autour de la simplicité, du « vivre pour vivre », et non pas travailler pour vivre…

Je coupe les énormes rondins de bois coupés hier, à la hache. Autant dire que ça défoule, et nous voilà définitivement à l’abri du froid pour les semaines froides.

On récupère un ordi (pour écrire, en profiter pour faire mes comptes… ), quelques courses au village, nous voilà riche d’un pain  ! Quelle richesse inestimable.

On a fini de piquer les salades à la nuit, et la lune est de nouveau venue nous saluer, sous Vénus, toujours bien haute et brillante en ce moment… Magie encore!

Je commence à réfléchir à trouver de la terre…

Jeudi 26 Mars

Grosse journée bien remplie. Le froid nous fait lever toujours un peu plus tard qu’aux beaux jours, mais il n’a pas gelé. J’ai mal dormi, drôle de rêves dans cette cabane !

On repique (prendre d’un amas dense de petits pieds pour les replanter sur une planche, souvent en ligne, espacée pour que les plants prennent leur taille mature) des salades le matin. Le soleil et les vents vont les sécher et on espère qu’elles repartiront avec l’arrosage de cette fin d’après midi où on a repiqué leurs petites sœurs. Désherbage à la main dans la bonne terre des fèves, c’était trop bon !

Écrire sur un fil à linge, et rire sur une lingerie fine

J’ai appris que la roquette, qu’on mange en quantité ces derniers jours (c’est un excellent engrais vert, un engrai de préparation du sol), était interdite à la consommation des moines. Associée à Priape dans la Grèce Antique, cette plante est réputée aphrodisiaque. Comme quoi, j’ai une autre excuse que le confinement pour expliquer quelques envies..

Grosse expérience avec Jo, on a débité un gros tronc avec une belle ancienne scie pour deux ! Ça va a une vitesse c’est fou, c’est beau à voir et à faire, jouissif presque. (Oui bon quoi, j’ai mangé beaucoup de roquette. .)

Cédric nous rapporte que le Court-Bouillon, le magasin de producteur de Saillans, vit la crise plutôt bien, voir très bien. Les gens sont très reconnaissants et considèrent maintenant avec beaucoup de valeur cette initiative. De plus, ils sont contactés désormais par des grandes surfaces pour approvisionner ! Et de plus plus, de nouveaux producteurs locaux entrent en contact pour faire partie du réseau de distribution, suite à la fermeture des marchés ouverts. Des premiers changements accélérés par ce virus.

Ça remet bien la dépendance au pétrole et aux importations en question, ça ouvre de nouvelles perspectives d’installation si le besoin évolue dans ce sens !

On a commencé à voir le premier croissant de la lune 🌒, beau spectacle !

Mercredi 25 Mars

L’interaction sociale s’est de nouveau limitée à Cédric, avec qui on parle de plus en plus, la relation qui se tisse en fond est vraiment chouette. Il connaît très bien la montagne, ces plantes, les pratiques des anciens, et c’est une mine d’info. Ma curiosité l’amuse un peu je crois, et il est super content de partager ce qu’il sait, ça marche bien du coup.

Ce matin on a débité du bois assez qualitativement avec Jo, des bonnes bûches de bois mort, le froid revient et motive bien à avoir un peu de rab. Ce matin il a gelé. Les pruniers ont pas du tout aimé et pas mal perdus leur fleur. La semaine qui s’annonce va être rude pour eux. C’est rude de constater ça.

On discute avec Jo de façons de réformer le statut même d’une entreprise, comme suggérée par Cynthia Fleury dans Allô Ruffin. L’idée de donner un but aux profits, un moyen plutôt qu’une fin. (mais est-ce que le profit est nécessaire ? Mais comment on finance une entreprise, et comment on peut le financer proprement ? Et si on était juste remboursé de ce qu’on a prêté, sans intérêt, à la limite juste corrigée de l’inflation? Si on le fixais dans la loi?) L’idée est de faire de l’argent un moyen pour une finalité, et non pas une fin comme c’est le cas aujourd’hui pour certaines entreprises. Et de se donner les moyens de vérifier les critères « d’utilité sociale » d’une entreprise. (On peut penser à des chartes comme B-Corp…) En changeant le statut de l’entreprise et en y assignant un rôle social des activités, on peut radicalement changer la façon dont est produit quelque chose, notamment en étant sur qu’il réponde à un besoin…

Je demandais à Cédric si il sentais le dérèglement climatique depuis qu’il était installé la. Il me raconte qu’il y a quelques années, c’était normal d’avoir 4-5 jours de gel constant, aujourd’hui le gel fond avec le soleil, il n’y a plus ce genre d’hiver. Il était impossible de faire des blettes à cette saison par exemple. Il ne sort plus le tuyau d’eau pendant l’hiver, il gèle trop peu pour s’y embêter.

Je suis parti dans la montagne voir un peu, il y a un paquet de petites sentes de sanglier ou de chevreuil, c’est à 400m de la cabane, mais on ne se sent déjà étranger au mileu. Des arbres sont écroulés sous les neiges passées, et d’autres sont magnifiques. J’apprends petit à petit les plantes sauvages, reviens avec des photos pour demander à Cédric.

Josselin m’apprends à gérer un peu la photo, c’est chouette, et le cadre ici y est prompt ! On va essayer de faire des petits films qui habilleraient une voix off qui raconterai un concept. Genre le concept du Kaïros d’hier, avec une petite voix off et des images qui symbolisent ou pas le texte. Ça va être chouette pour entraîner notre oeil.

Mardi 24 Mars

Ce matin c’est tranquillou à la cabane, on paille des arbres vers 10h et on finit de biner les oignons. Les salades en cette saison sont excellentes : oseille, blette, mâche, roquette… Un régal.
Grande journée sociale, on a croisé deux randonneurs! Ils passaient devant la cabane pour éviter la maréechaussée qui fait sentir sa présence de plus en plus, même sur les routes secondaires. Faut bien leur trouver une utilité. Bref.

On plante des patates nouvelles l’aprem pendant que Jo va faire les courses. Pour celui qui reste, les courses c’est un peu Noël à chaque fois, comme on y va pas souvent, c’est trop chouette de voir de la bouffe arriver avec des petites surprises. En plus il a chopé des jeux de dames et d’échec, les journées froides vont passer.

Météo France annonce un froid venant du Nord Est par un grand anticyclone, apportant peut-être neige et froid. Ça falloir aller refaire un peu de bois du coup.

La réserve de bois mériterai un peu de rab pour tenir les 0° annoncés… (Quoi, on dit le 0 degré ? )

J’ai entendu Ruffin sur Allô Ruffin avec Cynthia Fleury parler de Kaïros. Le Kaïros selon Wikipédia c’est :

Faire le bon acte au bon moment participe au Kaïros. Pour ce qui est de la pensée occidentale, le concept de Kaïros apparait chez les Grecs sous les traits d’un petit dieu ailé de l’opportunité, qu’il faut saisir quand il passe.

Et tout le monde, dans cette crise, semble comprendre que la fin de celle-ci sera un moment clé, un Kaïros. Du révolutionnaire au trader, chacun souhaite faire pencher le « Grand Redémarrage » à sa faveur. Thomas m’a fait part de la théorie du choc de Naomi Klein, dont on trouve un résumé également sur Wikipédia (que je vous invite vraiment à lire, ça prends 4 min) :

Le livre dresse un parallèle entre ce choc (le choc psychologique individuel) et les chocs sociaux, économiques et politiques — désastres naturels, guerres, attaques terroristes, coup d’État, crises économiques (on peut rajouter pandémie) — qui sont selon l’auteur délibérément utilisés pour permettre la mise en œuvre de réformes économiques néolibérales majeures qui seraient impossibles en temps normal. Les capitalistes imposeraient à l’occasion des désastres des réformes économiques que Naomi Klein qualifie d’ultra-libérales telles que la privatisation de l’énergie ou de la sécurité sociale.

En gros, les capitalistes utilisent les brèches pour serrer encore la vis de la doctrine néolibérale. Rien cependant n’est joué d’avance, et d’autres Kaïros ont permis notamment la création de la sécurité sociale à la sortie de la guerre, mais aussi permis d’inscrire dans le droit commun des lois liberticides acceptées après le choc des attentats de 2015…

Cependant ici, j’ai le sentiment que pas mal de monde, mes amis (ouais ouais amis ils pèsent grave dans le game t’inquiète), les écolos, les intellectuels déjà lancés dans la bataille climatique, l’opposition (de manière large) à la politique macronienne, souhaitent utiliser le prochain Kaïros dans un but commun de changer radicalement le système. Le terrain semble favorable, la collapsologie est devenue un sujet commun, les écolos ont gagnés pas mal de victoire aux urnes des municipales, les gilets jaunes incarnent le ras-le-bol et le côté pas enviable du bouzin… Les signaux ne manquent pas et me laissent croire à une prise de conscience d’ampleur.

Seulement les gars d’en face, les « élites » ou j’ai aussi vu écris les i-« responsables », le sentent venir aussi. Alors la bataille à déjà commencée, et sûrement que la loi d’urgence pour gérer le covid, n’a pas de date de fin aussi pour permettre d’utiliser ses armes contre l’attente au tournant d’une bonne partie de la population.

Même si il est difficile de voir comment cette énergie qui semble se conduire vers la même volonté va émerger, il me semble important d’être sensible et de participer aux propositions de projets qui vont chacun tenter de répondre à une question :

Qu’est ce qu’on fait quand tout redémarre?

Et si, maintenant, il était permis de rêver à un monde viable et enviable ?

Lundi 23 Mars

Ce matin, c’est prévu de fagotter dans la forêt pour le pain de demain. Douche à 8h dans la rivière. Ça dure pas très longtemps.

Je me rends compte de ce qu’une petite rivière, a de vital et en quoi elle est partout dans notre vie. On boit son eau, on se lave dans ses cascades, elle donne à boire aux plantes de la serre, elle alimente les Saillansons. Et un jour, en 2007, la rivière s’est tarie. Et elle se tarriera de nouveau. Et alors, comment ferons nous?

On coupe du bois différemment quand on le fait pour se préserver d’une période de froid et de pluie qui arrive. Saint Exupéry l’écrivais dans Terre des Hommes « Et le coup de pioche du bagnard, qui humilie le bagnard, n’est point le même que le coup de pioche du prospecteur, qui grandit le prospecteur. »

Quand on ramasse du bois mort pour le pain du lendemain, on a déjà l’odeur en tête, on pense aussi à ces gens que ce pain va nourrir. J’avais le même sentiment chez Yves dans sa boulangerie quand on pétrissait. Et ça change de faire quelque chose pour d’autres plutôt que simplement pour soi. Ça porte. Quand on bine les oignons, le geste en est changé et prends son sens !
Et de quelles pensées sommes nous inconscients, de tout ces gens qui font ? C’est beau de rentrer dans le *faire* et se voir faire dans cette force de l’intention.

Être posé dans un lieu qui semble chaque jour un peu plus viable et enviable me questionne. Qu’est ce qu’on attends? De quoi ai-je besoin de plus pour me lancer à mon tour?

Comme disait Alexis, rencontré à la Guette « faire en son lieu et penser au monde »

Penser au monde, ça, j’ai l’impression qu’on sait faire. En s’emmêlant parfois dans notre gêne d’un passé patriarcal et colonialiste. Dans notre gêne à porter la voix d’un monde juste, pourtant d’une position héritée des dominants du système.
Les mots d’effondrement et de collapse, de changements systémiques, penser le monde, j’ai l’impression que notre génération, du moins celle que j’ai côtoyée, est globalement au courant.
Mais « faire en son lieu », s’investir concrètement dans le monde que l’on veux voir émerger, voilà qui nous semble plus délicat. Qu’est ce que j’attends pour m’y mettre, pour contribuer concrètement au monde que je veux voir émerger ?

Je me confronte à ce stade à mes peurs, mes freins, mes doutes.
Peur peut-être de l’engagement envers les animaux, le sol que je me confie, mais aussi mes espoirs et mes rêves. Cette vie de paysan semble d’un engagement effrayant pour nous. On préférerait faire un mi-temps pour avoir le temps, de préférence avoir des vacances, et garder le moyen de dire non. Et pourtant les exemples du voyage montrent que c’est aussi possible, mais ça engage une vie.

Mais qu’est ce que cet engagement quand on se sait déjà engagé de manière plus forte encore par les transitions qui viennent? Et si collectivement, il était plus serein de relever ces défis? Défis qui sont simple à donner : se réapproprier, localement, nos moyens de subsistance : eau, nourriture, logement, énergie, au moins.

Faire face
On sait mais on ne ressent peut-être pas encore, quoi qu’un peu déjà avec ce début de crise.
De quelles peurs parle-t-on quand on parle de subvenir à nos besoins ?
De quel confort parle-t-on quand il s’agira d’être dans l’inconfort de trouver de la nourriture?
Faire face demande donc d’assumer nos peurs, de faire face à nos rêves et déception, et sûrement à l’échec supposé possible de telles entreprises. Qu’est ce qui manque dans nos imaginaires de transition pour rendre ce qu’on pense savoir viable aussi enviable? Peut-être vivre dans nos tripes l’inconfort du confort que l’on a connu?

Dimanche 22 Mars

Déjà Dimanche. Grasse mat. Piquage de laitue, petit repas et construction d’un abri pour protéger le bois. Malheureusement il fait beaucoup de bruit lorsqu’il pleut et on le démontera et bougera le bois.

Je pense que cette crise est une brèche énorme. Passer d’un passé « libre » et où tout est artificiellement permis, à un confinement strict a forcément un impact individuel, mais aussi sur notre passé et notre imaginaire collectif. Nous traversons ensemble une crise qui nous sépare physiquement, mais étrangement nous relie aussi. A vivre chacun ce défi.

Ensuite, les inégalités ne sont jamais autant criantes qu’aujourd’hui, on se met à respecter les caissières qui se risquent à travailler, le corps médical, les éboueurs… Finalement les personnes dont nous avons vraiment besoin pour vivre collectivement, à la différence des traders qui perdent dans leur jeu leur honneur et leur argent.

Depuis quand avons nous besoin des financiers? Depuis quand n’avons jamais eu autant besoin de nos maraîcher.es, de nos facteur-trices? Ce changement de perception sera j’espère le terreau des volontés collectives futures, puisse ton les appeler « politiques » au sens de programme d’organisation collective de nos ressources, et surtout de nos besoins.

On ne manquera pas de jeter un oeil à notre gouvernement qui tente en se débattant dans son pédiluve de se racheter une crédibilité, enchaînant les incohérences, mépris et infantilisations.

Cette crise nous montre aussi que chacun des corps de métier (BTP, hôpitaux, poste, transport, caisse…) ont semblés prêt à prendre des décisions eux même et savoir ce qui est bon pour eux pour se protéger du virus, mieux que les volontés du gouvernement, éloignés de leurs intérêts.

Comment, avec quelle logistique reprendrons nous les leviers de nos décisions et de nos moyens de subsistance ?

Samedi 21 Mars

Toujours grand soleil, lever 8h30, Jackson (le loir du mur d’à côté) m’a réveillé une fois dans la nuit, la cohabitation se passe bien. On a décidé de faire quelque chose avant de déjeuner, c’est plus dans notre besoin, on a pas faim tout de suite. Du coup se matin on part se balader et récupérer quelques trucs sauvages dans la forêt : du lierre pour faire de la lessive pour laver le sol, des bourgeons, du thym. Les alentours sont vraiment magnifiques, et je crois tomber vraiment amoureux de ce coin.

L’horloge solaire

On invite Cédric au café, finissons de planter quelques patates nouvelles. En parlant avec Grégo, le deuxième type qui bosse un peu ici, je comprends un peu mieux ce lieu. Ils sont potes d’enfance. À 23 ans, ils partent en Inde, et se prennent une claque d’humilité et de simplicité. Bien proches avec les vieux du village, qui leur inculque également quelques valeurs de simplicité auxquelles ils adhérent, ils trouvent un peu de terre où commencer à faire pousser quelques trucs. Dont des arbres, depuis le noyau! Maintenant ils peuvent observer fièrement les « petits-enfants » de la première lignée d’arbre qu’ils ont fait pousser. C’est magnifique, sans aucune greffe, directement depuis le noyau à chaque fois. Maintenant ils produisent des légumes, en vendent une partie à Court Bouillon, le magasin de producteur, une autre en panier. C’est beau de voir grandir des arbres à l’échelle d’une vie, ça donne envie de connaître les siens, d’en semer aussi.

Grégo est un peu plus expressif que Cédric, et le peu d’échange que j’ai eu avec lui m’a montré sa joie de nous avoir rencontré, avec les mêmes valeurs, 20 ans plus jeunes qu’eux, ça le touche. Il me parle de son bout de forêt qu’il pourrait laisser à quelqu’un. Pas mal de gens semblent lui demander de rester un peu, s’installer. Mais pour le moment il le sent pas.

Putain qu’est ce que c’est bon les pâtes ! Tout ici prends une nouvelle saveur, une autre dimension. On apprécie chaque saveur, et surtout, j’apprécie de ressentir intensément des envies de bouffe. Là c’était les pâtes. C’est aussi le yaourt, pour le moment y’en a pas, mais ça va me faire juste méga plaisir d’aller en acheter et en manger. Le petit morceau de chocolat se suffit à la tablette d’autrefois, et prends une dimension de rareté que je connaissais, mais que je vis maintenant.

Petite mission vélo pour aller remplir un Jerry Can d’eau à une source moins calcaire, histoire de varier un peu. « la Fontaine des Faut », qui ne fait pas défaut avec ses 20l/min minimum aujourd’hui ! Le bidon accroché au porte bagage du vélo fuyait et manquait de se casser la gueule sur la route, le système prochain sera plus solide… Ça fait du bien de rouler, sur une route de col en plus, monter un peu et voir le paysage changer… C’est quand même magique le vélo !

Après la douche à la cascade, coupe de cheveux *à la mano*, c’est pas très beau mais c’est efficace, je n’ai plus chaud à la tête !

On arrive à finir de manger avec le soleil, vers 19h15, ce qui nous approche du rythme pour se lever avec lui. On s’y fait assez vite! Bizarrement on a eu la sensation d’un « déjà Samedi! », le temps est passé plutôt vite sans que les journée ne se ressemblent.

Vendredi 20 Mars

Il fait un peu froid le matin jusqu’à que le soleil se permette de passer au dessus de la montagne de l’Est, vers 10h. On a fait une horloge solaire, mais on est le jour du printemps, en plein équinoxe, donc l’horloge prendra 3 mon de décalage chaque jour. Bof, au final, on est au même niveau de précision que notre niveau de besoin d’avoir l’heure.

P’tite vue

Cédric est venu en fin de journée (heureusement parceque j’étais complètement dans le gaz après manger), on a biner des rangs d’échalotes grises et d’échalotes spéciales de Saillans (qui ont un nom spécial en patois mais j’ai zappé). On est allé voir la prise d’eau, plus haut dans la rivière, et constatés qu’un raccord fuyait. On en a profité pour poser quelques questions sur les plantes sauvages, du coup on va assaisonner la lactofermentation avec du genévrier, qu’il ne faut surtout pas confondre avec une grimpante qui porte quasiment les mêmes petites baies noires. Thym, lavande, bourgeons de peuplier et de pin sylvestre…

Il est assez bizarre de lire les infos sur le Corona en étant dans ce havre de paix. Tout en sachant pas si on le porte déjà ou nous, si cette petite crève que tu traînes est juste le changement de rythme ou un virus pandémique.
On espère avec Jo qu’on se souviendra, qu’on se souviendra des « il faut challenger les entreprises » (sic Murielle Penicaud) en plein moment où les hôpitaux se débordent, qu’on se souviendra de ceux qui gère encore leur intérêt plutôt que celui des moins protégés.

Quand j’appelle les amis, chacun espère que cette crise débouchera sur une nouvelle manière de penser notre futur et notre rôle. On ressent d’autant plus le besoin de tisser du lien, finalement de connaître son voisin, que d’aller boire une bière en terasse est quand même une sacrée chance, ça redonne une certaine valeur aux choses qu’on considerait « normales ».

La cuisine devient un vrai petit jeu d’optimisation du gaz en utilisant le poêle. On pense à ajouter de la masse autour du poêle, renvoyer les radiations… On nomme même les petites bestioles avec qui on cohabite, le loir s’appelle Jackson, les punaises longues Boby… C’est assez impressionnant à observer comment montent ces petites bestioles sur du verre à la verticale.

Cédric nous rapporte qu’au magasin de producteur *Court Bouillon*, les gens sont très reconnaissant, plus que d’habitude. On les remercie d’être ouvert, et de produire de la bouffe. À priori ici aussi on reconsidere les priorités.
La bonne bise « mais de loin »!

Jeudi 19 Mars

Lever sans réveil. 9h, un peu tard pour une grosse journée, prendre doucement le rythme du soleil nous fera coucher plus tôt.

Ce matin de nouveau bois, on anticipe quelques journées de pluie et faisons un peu de surplus pour pouvoir faire autre chose que du bois les prochaines matinée. On coupe tout à la main, donc plutôt des petites sections, sur du bois mort qu’on trouve abondamment dans la forêt. Une neige lourde 2-3 ans avant en aurait fait tomber un paquet.

On a viré une bonne partie du calcaire de l’eau du tuyau en le laissant couler. Il serait bon d’aller voir la source bientôt pour être sûr d’avoir de l’eau potable tout le temps.
On mange sans vraiment avoir faim, petite sieste et on aide Cédric à récolter des poireaux.

Nos interactions sociales s’arrêtent à lui pour aujourd’hui. Passer du mode voyage à sédentaires confinés change pas mal notre quantité de rencontre! Je trouve des livres qui parlent du désir selon les périodes de l’histoire, c’est pas mal.

On apprends qu’on sort désormais 750 milliards pour gérer la crise. Dont 50 millions pour loger des SDF dans des hôtels. Wow. Faudrait que j’arrête d’écrire wow, mais c’est ce qui colle le plus avec ma réaction. Wow!

Visiblement on a pas assez de test pour le covid, c’est un peu dommage quand l’OMS conseille : Testez, testez, testez…

Je suis assez critique sur la façon dont cette crise est gérée par le gouvernement, les incohérences de maintenir une élection en sachant qu’on reporterai le second tour, d’une communication doublée entre rumeur et annonce…
Et on parle de lui donner les pleins pouvoirs! Mais bien sûr!

Je m’inquiète réellement de ce qu’offre ce moment pour intervenir arbitrairement et contre l’intérêt collectif, de manière militaire et légale. Je ne suis pas en mesure de faire confiance à ce gouvernement pour prendre en considération le « bien commun » ou « l’intérêt collectif« .

Qui s’inquiètera d’interpellation politique et arbitraire, d’ingérence de l’état sur les ZAD, de perquisition sur des partis politiques opposants (oui oui c’est déjà arrivé avant, alors?) ou des médias opposés?

Les autres pays (Chine, Corée du Sud, Italie, Belgique…) commencent à regarder pour utiliser la géolocalisation des opérateurs pour contrôler les mesures de confinement. Pourquoi pas la France ? Parceque depuis 2015, la loi de renseignement le permet déjà. Ça donne l’impression qu’une dérive (très) possible du covid, c’est « l’effet attentat », faire passer ce qu’on veut dans la loi, pour des mesures d’urgence (qu’il faut prendre bien sûr), mais aussi pour « après ». Soit on le fait passer dans le droit commun (comme la loi sur l’état d’urgence), soit on a profité du temps pour faire à peu près ce qu’on veut.

Je suis content de voir que Ruffin utilise ce temps pour créer une forme de lien social, écrire un bouquin collaboratif, et réfléchir à l’après, suivant une idée de « l’An01, on arrête tout. »

Ça fait quand même plaisir à voir que la machine s’arrête. Je pense à Meadows et son rapport. Son modèle « business as usual », qui colle déjà depuis 30 ans aux mesures, était censé « collapser » autour de 2020… Vraiment fortiche ce Meadows!!

La crise devait arriver. Les systèmes économiques se tendaient, les systèmes écologiques mourraient, les ressources se rarefiait… Je veux dire, la crise devait arriver, sous une forme ou sous une autre, pour un virus, un attentat, une fuite de pétrole, un bug informatique, n’importe quel événement pouvait conduire à entamer une réaction en chaîne de décroissance. Et j’aimerai que ça soit quelque chose qui sorte de cette crise, qui aura des impacts de long terme énorme, voir aura permis de changer de modèle de société : la crise était là, il ne manquais plus qu’à allumer. Et le covid fait le taff, mais ça aurait très bien pu être autre chose!

Mercredi 18 Mars

Mettre un lieu en favori sur la météo. Ça fait parti des détails qui marquent l’arrêt.
Aujourd’hui ramassage et découpe de bois, on s’est fait 2 petits soirs de réserve, en plus du super bois que nous a ramené Cédric. Il nous a proposé la douche et la lessive, c’est grand confort ! On se lave avec un peu d’eau et un gant de toilette, on prépare la décroissance générale!

Premier petit coup de main à Cedric : on réparti du fumier de poule sur le prochain champ de patate. L’agriculteur du coin a 3 poulailler de 4000 poulets. Il m’explique que les agriculteurs du coin faisaient avant un peu de tout, et font maintenant beaucoup de tout. « Le rapport au produit à changé », ça semble normal, quand on vent sur un marché mondialisé ou en direct. Bref c’est devenu le business au fil des années, comme partout en France, et on est loin d’une paysannerie où on fait de tout, même réparer ses outils.

Je rêve un peu de savoir faire plein de trucs utiles comme savoir organiser et planter en maraîchage, s’occuper de ruche, réparer les outils à la forge, bâtir des cabanes en bois, transformer des produits en conserve… Être paysan vous me direz! Alors pour mon grand père, être paysan n’a jamais vraiment été un choix, voilà que des « ingénieurs » voudrait l’être ?

Cette crise sanitaire et maintenant économique fait pourtant sonner comme une évidence pour moi le besoin de renouer avec ces pratiques, pour notre autonomie d’une part, mais aussi parceque la décroissance nécessaire à notre survie passe par plus de monde dans les champs, moins de monde devant les écrans. On se dit avec Jo qu’en tant que jeune, c’est un peu la seule chose qui reste à faire et qui ai du sens, à l’échelle locale, et qu’assez nombreux, ça n’empêche pas de contribuer à des échelles plus grandes à construire un monde **viable** et *enviable*.

On a appris aujourd’hui avec une certaine surprise que l’Etat était finalement capable de bien des prouesses. Opopop, le voilà qui sort 300milliards pépouze, dans le plus grand des calmes. Il n’y a jamais de sous pour rien, mais là ça sort comme ça. On renationalise les entreprises (ben, il est où le sacro-saint libre marché parfait?), on paye des chômages partiels (quoi?! Mais c’est presque partiellement plus de fonctionnaires !), on finance de la recherche (Déso pas déso, les recherches long terme sur les Coronaviru on avait arrêté, vous comprenez, la rentabilité toussa toussa) , on limite le transport (ben elle est où la sacro-liberté de cramer son pétrole tranquille?)… Wow mais on serait presque devenu à la fois communiste, écolo, radical, et même, on écouterai la science pour prendre des décisions ?

Wow.

Si on pouvait remplacer « Covid19 » par « dérèglement climatique » et « médecin expert » par « GIEC », on ferait presque une bonne copie. Avec juste un petit retard depuis 1972, date du premier rapport « Limits of growth » ou « Les limites de la croissance » de Meadows, qui annonce avec une précision déconcertante la trajectoire d’un monde « Business as usual ». Mais bon on sera peut-être pas trop regardant sur la date, maintenant qu’on voit qu’on peut tout faire…

« Si seulement on pouvait faire pareil pour le climat »… (Nianiania, les écolos, toujours pareil, et la croissance, et la liberté individuelle, et nianiania le chantage à l’emploi, et nianiania on connaît la musique )


Le premier pot de lactofermentation est fait, avec les dernières betteraves-radis-rutabaga, les expériences commencent!
La cabane est presque toute propre et toute rangée, on est bientôt tout bien chez nous!

Je me suis fait bien incendié par une femme qui sortait de chez elle alors que je croisais Gab (un Saillansons qui nous a hébergé) sur la route pour rentrer des courses. « Mais vous avez pas vu les infos, vous êtes malades!!! » Je comprends que ça monte en tension chez certains, visiblement elle avait besoin de le partager.

Mardi 17 Mars

J’ai eu un semblant de crève hier soir, une mini fièvre, un linge mouillé froid m’a aidé à dormir, et je me suis réveillé en forme. Il serait bon de court-circuiter le réflexe neucébo !

Quelques courses ce matin : une bouteille de vin de Saillans (on va pas se laisser abattre sans remettre René sur le tracteur non plus !), deux tablettes de chocolat, et de quoi manger ce midi. On joue à Splendor en apprenant les mesures de confinement. À partir de 12h, restrictions de circulation. Il faut un papier officiel pour sortir.

Les contradictions du gouvernement sont difficiles à sonder. Entre un confinement total et aller voter, avec il y a quinze jours un appel à sortir pour garder un peu de vie économique, alors même que Buzin alarmait sur le virus… Encore une fois, nos politiques semblent nous montrer leur intérêt pour le collectif. Suffit de voir Macron déclarer pepouze que c’est lui même qui « décide » des mesures, et que c’est presque les scientifiques qui sont d’accord avec lui… Stratosphérique.

Reste que la distanciation sociale semble le meilleur moyen de ne pas aggraver la situation dans nos hôpitaux.
Nous sommes arrivés aujourd’hui dans la cabane de Cédric, qui nous accueille simplement. C’est assez dingue de se voir confier une maisonette, qu’il a un peu rangé (c’est à dire comme quand je rangeais ma chambre, sous le lit et dans une grande étagère avec un rideau) pour prendre le soin de nous laisser un truc « à peu près propre, si ça vous va ». Touchant. Bien sur que ça nous va, une cabane en fond de vallée, avec de l’élec et un poêle ? Le paradis !

Il y a l’eau de la rivière, qui se boit mais une source à 6km est potable, on remplira des bidons. Un panneau solaire un peu explosé est connecté à une batterie suffisante pour des lampes led et charger nos portables.

On fait le tour des tiroirs, commençons à faire un peu de rangement, il s’agit de s’installer pour quelques temps. Ça me donne une sensation assez jouissive, de désormais devoir s’organiser par nos besoins : eau, bouffe, chaleur. Comme quand on construit enfant une cabane qu’on habite par détails, ici, on va pouvoir s’installer dans une forme d’espace personnel après ces 5 petits mois de voyage.
Nous avons listés le matériel auxquel on pense avoir besoin : du gaz, un range-bois près du poêle, un panneau solaire en plus… Pas tant de chose, avec le voyage on avait déjà plus ou moins de quoi se débrouiller. Nous avons de quoi manger pour une petite semaine. On met tout dans des bocaux pour éviter de lancer l’invitation à nos copains insectes de rejoindre la ripaille.
Demain on rangera et cleanera à donf pour partir sur un truc bien propre. Mission bois et reconnaissance de notre futur terrain de jeu !

On imagine une coupure de réseau GSM et internet, on serait bien coupé du monde, même si on continuerai d’aller voir les gens à Saillans. Finalement, sans infos, est ce que les gens respecterait les consignes de confinement? A quel point le réseau internet est-il devenu important pour gérer une crise de la sorte?
On en profite pour s’appeler avec François, et échanger sur nos perspectives d’évolution de la crise, que deviendra le monde dans quelques jours, semaine? La crise financière a suivi la crise sanitaire. Fallait bien qu’elle arrive de quelque part, ça peut pas grandir éternellement non plus. Est ce que les citoyens pourraient empêcher la même fin pour éponger les dettes qu’en 2008, où les États ont renfloués les banques? Qu’est ce qui restera de cette crise, en terme de nouvel imaginaire, de nouvelles attentes, un monde viable et enviable ?

Lundi 16 Mars


Nous sommes allés filer un coup de main à un Saillanson qui a réussi à récupérer du matériau pour bosser le temps du confinement. La solidarité et l’ambiance ici permet en 3 coups de fil de se retrouver à 6 pour décharger une palette de brique et du ciment. Martial sert l’apéro, comme sa réputation pour servir le vin nous l’a laissé comprendre. On parle du virus, de la distanciation sociale et des élections, qui créent une vrai scicion dans le village. Des membres de la liste sortante les plus exposés par leur prise de position se sont vu recevoir des remarques comme quoi ils n’étaient pas les bienvenus. Cette tension remet un peu en question nos idées de squatter des maisons secondaires si besoin.

Cédric m’appelle et confirme que la cabane est disponible pour nous, il pense que ça fera l’affaire et ceux qui connaissent l’endroit ne se font aucun souci pour nous. Le maraîchage est juste à côté, à priori on ne va pas mourir de faim tout de suite. Josselin est allé faire des courses pour une bonne semaine à 3. Maxime décidé de rester à Semons chez ses parents avec Solène, c’est le choix le plus simple.

Je m’inquiète et m’attriste un peu de ce que le confinement ne me fera pas voir Marion tout de suite… Il n’y a que 130km de Grenoble (une journée vélo, à vide ça se fait très bien). Mais le confinement, le risque de contaminer et de responsabilité collective me fait croire que ce ne serait pas une super idée tout de suite. On verra comment se profile la suite! En passant par les petites routes, le risque de se faire voir sera minime je pense. Quitte à rouler de nuit.

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