Diplôme et ingénieur : A quoi bon pour si peu ?

Quelques hésitations à partager ce qu’il m’a semblé important à transmettre à mes camarades de promo, à leurs parents, à mes amis et ma famille. Pour se sentir plus nombreux et nombreuses à faire des pas de côtés, se donner confiance, j’accepte de m’exposer un peu !

Quelques éléments de contexte avant de commencer :

L’exercice de la cérémonie de diplôme est en général de remercier ceux et celles à qui on pense devoir l’accession à notre titre distinctif, et ensuite de dire quelques mots sur ce que nous faisons.
C’est donc en général assez roboratif, et il faut dire que s’exprimer face à un amphi n’est pas le lieu d’aisance pour beaucoup, qui ensuite peuvent exprimer de sérieux doutes sur le sens de leur orientation, de leur implication, et à fortiori du sens de leur diplôme, et de leur vie.

Habitué pendant ces 3 ans d’école à prendre la parole, à « pitcher » comme on dit dans le milieu, je me suis senti comme obligé de prendre une dernière la parole, pour briser la grassouillette ambiance du « tout va bien » quand tout le monde fait semblant en passant sur scène. Pour apporter un autre son de cloche donc, réaffirmer ce qui me semblait juste pour la suite, mais aussi laisser la porte ouverte au doute, toujours, qui sommeille. Merci à toutes celles et ceux avec qui on a pu échanger après ou avant ce petit discours, car cela m’a confirmé que je ne parlais pas à une masse dense d’ingénieur.e.s convaincu.e.s, mais bien à des anciens camarades en proies pour la plupart à ces peurs et à ces doutes que provoque la place de l’ingénieur.

J’ai donc décidé pour ce discours de parler depuis moi, pas par plaisir narcissique, bien qu’il soit devenu à la mode de bifurquer (et tant mieux !), mais parce que les constats sont tirés, depuis longtemps, et que je ne l’aurais pas mieux fait, et que j’espère en exposant mes doutes permettre à d’autres d’exprimer les leurs. Voir cette remise de diplôme m’a fait bouger. Premièrement, j’ai constaté qu’il manquait pas mal de copains de promos, et que ceux et celles qui y était, c’était ceux et celles pour qui le diplôme avait un importance particulière. Je me suis donc demandé, tiens, quelle importance particulière il avait pour moi, puisque j’y étais ?! (Coucou les Griz, vous étiez où les copains ?)

Et enfin et surtout, qu’il ne s’agit plus de convaincre. En fait, tout le monde semble convaincu des limites du système que nous atteignons, du rôle de l’industrie dans la 6ème extinction (ou la première extermination) de masse, du dérèglement climatique. Alors, la question que je croyais centrale : Comment sensibiliser, convaincre qu’il faut changer? s’est transformé en voyant chacun faire semblant, à « Est-ce qu’il est possible d’aider d’autres personnes à sauter le pas ? Et si oui, comment ? Quelles sont les freins ?

Pas de réponse à ces questions, mais l’envie de se réunir pour qu’on se pose ensemble cette question. Juste parce que la moitié des copains de promos ne se trouvent pas à leur place là où ils sont. A la limite, niquons la planète, mais dans la joie ! A quoi bon tenir un boulot et une vie qui ne nous plaisent pas, si en plus ça détruit le vivant ? A quoi bon pour si peu ? Qu’est ce qu’on a à perdre à essayer ?

Merci à Guillaume, l’ami qui a sous-titré la vidéo et qui m’a soutenu !
Il a une super chaine : https://www.youtube.com/channel/UCy8cIkSpOhcAu1oBVrPcb6g

Si la vidéo ne fonctionne pas sur le site, voici le lien direct :

https://www.facebook.com/100005543868805/videos/604335414601231/

Le début de ma petite palabre est absente de la vidéo, et commençait ainsi :
Tout d’abord je voulais dire merci, quand même, à vous tous et toutes qui avez constitué une ambiance pendant 3 ans dans lesquels j’ai pu me sentir bien. J’ai pris confiance en moi, notamment pour parler en public, et je vais en profiter ce soir pour vous partager ce qui m’a poussé à bifurquer, à ne pas faire ingénieur aujourd’hui.

Le texte du discours avec quelques références :

Je rejoins un mouvement qu’on a appelé de desertion ou de bifurcation. Si on déserte, on déserte une ligne de front, et c’est plutôt la sensation que c’est en restant dans un métier d’ingénieur que je désertais les vrais combats, qui m’a poussé à « bifurquer ».

Dans un phénomène de transition, la transition ne marche que si on remplace les énergies fossiles, or aujourd’hui dans un phénomène de croissance, on ne remplace rien.

Donc je suis allé cherché le sens ailleurs que dans la technique, puisque j’ai compris que le problème n’étais pas technique.
J’ai cherché une définition de ce qui pouvait être à présent viable et enviable pour moi.

A la sortie de l’école, on a monté un projet à 3 avec Maxime et Josselin qui est là, qui me filme, pour ma famille qui n’est pas là (et puis aussi pour vous, du coup 🙂 )
Ce projet m’a poussé à questionner ce que j’avais vraiment envie de faire au fond de moi, puisque je voyais que le modèle économique dans lequel on est plongé et dans lequel l’ingénieur est un pur artisan, pour aller très vite, de la destruction du monde et du vivant et de ce à quoi je tenais, m’envoyais (et nous envoyais) dans le mur.

Et donc j’ai fait face à cette peur et aux doutes que, je pense, et j’en ai déjà discuté avec certain.e.s d’entres vous, ressentent au fond, de participer à un système qui finalement ne nous convient pas tout à fait.
Donc j’ai réalisé ce pas de côté.

Et c’est à ce moment que je remercie mes parents. Je vois à quel point les parents peuvent être un moteur pour certain.e.s à avoir un diplôme, et du coup à « valoriser » ce diplôme par la suite. Et moi à l’inverse, mes parents ont été relativement ouvert pour me questionner dans le sens que je voulais mettre à ma vie.

Et donc, face aux injonctions à l’entreprise et à entreprendre, j’ai préféré prendre la voie de l’entretien, et d’entretenir [Ménagères, ménageots: reconnaissons nous ! ou quand l’entretien renverse l’entreprise]
Parce que à force de prendre, on prends toujours à quelqu’un et toujours à quelque chose. J’ai préféré plutôt tenir : tenir bon, tenir les relations au vivant que j’avais envie de développer, et dans lesquelles je ne me retrouvais pas dans le métier d’ingénieur.

J’ai préféré ne pas entreprendre pour trouver ma solution personnelle au capitalisme, mais plutôt d’entretenir les liens aux autre pour fabriquer des politiques de territoires et des collectifs qui puissent faire sens à l’échelle à laquelle je peux agir.
Pour moi aujourd’hui le gros sujet ca a été de comment incarner ces croyances là, face au vide que provoque la chute des croyances qu’on a pu élaborer pendant 3 ans (la durée d’une école d’ingénieur).

On a donc fait ce voyage à vélo, puis été confinés dans la Drôme. Manque de bol, la Drôme c’est un bon territoire avec pleins de personnes qui ont bifurqués, et j’y suis resté.

J’ai travaillé pour Terre de Liens sur la question des terres agricoles comme bien commun (ou commun tout court), pendant un an, en parallèle j’ai suivi un Bac Pro Agricole dans l’objectif de me réinstaller pour élaborer une autonomie matérielle : De quoi j’ai besoin ? J’ai besoin de manger, donc de participer à cette autonomie matérielle et collective, pas juste pour moi en autarcie, et politique. [1 : Autonomie, autarcie, interdépendance, lire le superbe livre d’Aurélien Berlan, « Terres et Liberté ! La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance » Il explique très bien la grande base politique que m’anime, la liaison entre les moyens de subsistance et l’autonomie politique, et surtout, une redéfinition de ce qu’est la liberté. Est-ce pouvoir être individuellement sans entrave aucune, ou en capacité de s’organiser avec sa communauté élargie pour agir sur son territoire ?]

Parce que je considère que lorsqu’on nous enlève notre possibilité d’être libre avec nos moyens de productions, il ne nous reste plus beaucoup finalement, d’autonomie politique avec laquelle on peut vraiment interagir, et avec laquelle on peut vraiment construire le monde, heu… La « transition », si on veut réutiliser les termes utilisés ici.

En tout cas, pour moi, l’autonomie matérielle c’est le prérequis de l’autonomie politique.
Et c’est ce que je cherche, collectivement.

Donc je fais ça, je suis installé dans une ferme que je retape avec des amis de tout les âges, et je milite, je lutte et je construis des alternatives avec d’autres amis, que ça soit à l’échelle nationale ou territoriale.
Avec une question principale qui est :

« Comment reprendre des terres ? »

Puisque l’autonomie matérielle passe principalement par l’agriculture, et que la question des terres, de son usage et de son accès est hyper importante et est un enjeu majeur.
Et qu’il faut faire face aux accaparements, que ce soit de l’agro-industrie, sur la méthanisation, sur tout la chaîne agro-industrielle ou l’urbanisation où on est tous d’accord qu’il faut arrêter de construire des pavillons privés [et des zones commerciales, et des routes, etc… C’est même un objectif de l’état, mais comment le faire respecter ?]

Il faut donc essayer de construire ces luttes collectivement pour ne pas se retrouver individuellement face au mur. Pour moi ça c’est la base de l’autonomie.

Je vous invite demain dimanche pour parler d’écologie radicale [Deep Green Resistance]

Et pour reprendre une phrase de Yves (directeur de l’école à l’époque de notre promo) :

Si ce n’est pas nous, qui le fera ?

(En tant que priviligiés, où le risque est très faible, et avec un « équipement » intellectuel qui est censé nous aider à appréhender ces questions (mais dans un soupir parfois je doute))

Merci.
Applaudissement d’une promotion qui ne va certainement pas changer le cours des choses. A moins que, peut-être, dans un élan de politisation, les soldats de la croissance refusent leur pilule anti-dépresseur et sursaute à l’idée qu’un futur différent est possible, et que toute cette belle énergie pourrait être mise à profit d’un futur inconnu, mais plus enviable que la fin du vivant.

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